Je pensais que Gustave était entré dans ma vie pour m’aider à supporter le silence.
Je ne savais pas encore qu’un vieux chien pouvait aussi vous ramener vers les vivants.
Pas d’un coup.
Pas comme dans les films.
Plutôt doucement.
Avec une patte lente sur le carrelage.
Un soupir au bon moment.
Et parfois, une décision têtue que personne ne lui avait demandée.
Ça faisait presque quatre mois que Gustave vivait avec moi.
Je dis “vivait avec moi”, mais au début, c’était plutôt : il occupait l’appartement avec prudence.
Il avait ses habitudes.
Le tapis près du radiateur.
Le coin de la cuisine d’où il surveillait la casserole sans avoir l’air intéressé.
La place exacte dans l’entrée où il attendait que je mette mes chaussures.
Et le côté du lit de ma femme.
Je n’appelais toujours pas cet endroit “son côté”.
Je disais “là”.
Comme si éviter les mots empêchait les choses d’être vraies.
Gustave, lui, n’évitait rien.
Il se couchait là.
Tous les soirs.
Pas pour remplacer.
Jamais.
Juste pour tenir chaud à un vide.
Un dimanche matin, il a refusé son demi-œuf brouillé.
Ça peut sembler peu.
Mais chez Gustave, c’était grave.
Il ne courait plus.
Il n’aboyait presque jamais.
Il ne réclamait pas.
Mais l’œuf du dimanche, il le respectait comme une vieille tradition familiale.
Je l’ai posé dans sa petite gamelle.
Il l’a senti.
Puis il est allé s’asseoir devant la porte d’entrée.
Droit.
Silencieux.
Comme s’il attendait quelqu’un.
J’ai senti mon ventre se serrer.
« Gustave ? »
Il n’a pas bougé.
Je me suis accroupi près de lui.
Ses yeux voilés regardaient la poignée.
Sa queue ne remuait pas.
Son corps entier disait une chose simple :
On sort.
J’ai regardé l’heure.
Il était à peine huit heures.
D’habitude, sa promenade du matin durait dix minutes.
Le tour de l’immeuble.
Deux arbres.
Trois pauses.
Un regard méprisant vers le vélo du voisin, qui n’avait pourtant rien fait.
Mais ce matin-là, il a tiré doucement vers la rue principale.
Pas fort.
Gustave ne faisait plus rien fort.
Il insistait seulement.
C’est parfois pire.
« Tu sais où tu vas ? » ai-je demandé.
Il a tourné la tête vers moi.
Ce regard-là voulait dire :
Mieux que toi.
Alors je l’ai suivi.
Nous avons marché lentement.
Très lentement.
Il s’arrêtait souvent.
Pour reprendre son souffle.
Pour sentir un coin de mur.
Pour écouter quelque chose que je n’entendais pas.
Au bout de vingt minutes, j’ai compris que nous allions vers l’ancien quartier de Monsieur Lemoine.
Madame Moreau m’avait donné l’adresse le jour de l’adoption, au cas où je voudrais connaître un peu l’histoire de Gustave.
Je ne l’avais jamais utilisée.
Je n’étais pas prêt.
Je crois que je pensais que chaque chagrin devait rester dans son tiroir.
Ma femme dans le mien.
Monsieur Lemoine dans celui de Gustave.
Comme si la douleur se rangeait proprement.
Gustave, lui, n’avait pas l’air d’accord.
Il a traversé une petite place.
Puis il s’est arrêté devant un immeuble ancien, avec une porte verte et des boîtes aux lettres un peu cabossées.
Il s’est assis.
Il n’a pas gémi.
Il n’a pas gratté.
Il a juste posé son vieux corps devant la porte, comme on arrive chez quelqu’un qu’on a aimé longtemps.
Je ne savais pas quoi faire.
Je tenais la laisse.
Je regardais la porte.
J’avais l’impression d’être entré dans une intimité qui n’était pas la mienne.
Une dame est sortie avec un cabas à roulettes.
Elle devait avoir dans les quatre-vingts ans.
Petite.
Très droite.
Les cheveux blancs bien peignés.
Elle nous a vus.
Elle a porté une main à sa bouche.
« Oh mon Dieu… Gustave. »
Le chien a levé la tête.
Sa queue a bougé.
Une fois.
Puis deux.
Ce n’était pas le petit mouvement poli qu’il me faisait parfois.
C’était autre chose.
Un souvenir qui revenait dans son corps.
La dame s’est accroupie avec difficulté.
« Mon vieux garçon… Tu es revenu. »
Je me suis senti de trop.
« Bonjour, madame. Je suis désolé. Il m’a amené ici. Je ne voulais pas… »
Elle a secoué la tête.
« Ne vous excusez pas. Il venait ici tous les jours. »
« Vous connaissiez son maître ? »
Ses yeux se sont mouillés.
« Paul Lemoine. Mon voisin du dessus pendant trente-deux ans. Facteur toute sa vie. Toujours poli. Toujours fatigué. Et toujours avec ce chien derrière lui. »
Gustave avait posé son museau contre son genou.
Elle lui caressait la tête avec une lenteur infinie.
Pas comme quelqu’un qui découvre un chien.
Comme quelqu’un qui retrouve une pièce manquante de son propre couloir.
« Je m’appelle Madeleine Armand », m’a-t-elle dit. « Et vous ? »
Je lui ai donné mon prénom.
Elle m’a regardé plus attentivement.
Pas avec curiosité.
Avec douceur.
« C’est vous, alors. »
« Moi ? »
« La dame du refuge m’a dit qu’il avait été adopté par un monsieur calme. Un monsieur qui comprenait. »
J’ai baissé les yeux.
Je ne savais jamais quoi faire avec ce genre de phrase.
Elle a souri un peu.
« Venez boire un café. Gustave connaît le chemin. »
J’ai failli refuser.
Par politesse.
Par peur.
Par cette habitude que j’avais prise de ne plus entrer chez les gens, parce qu’il fallait parler, répondre, donner des nouvelles.
Puis Gustave s’est levé.
Il a passé la porte comme s’il payait encore un loyer dans l’immeuble.
Alors je suis entré aussi.
L’appartement de Madame Armand sentait la cire, le café et les vieux livres.
Pas le renfermé.
Plutôt le temps qui a décidé de rester.
Il y avait des photos encadrées sur un buffet.
Des enfants.
Des mariages.
Un homme en uniforme de pompier.
Un chat roux sur un coussin, probablement disparu depuis longtemps.
Gustave s’est dirigé vers un petit tapis près de la fenêtre.
Il a tourné une fois.
Puis il s’est couché.
Madame Armand a souri.
« Il faisait toujours ça. Paul montait mon courrier quand j’avais mal aux jambes. Gustave entrait, vérifiait la pièce, puis il se couchait là. Comme un inspecteur. »
Je me suis assis dans un fauteuil qui grinçait.
Elle a servi deux cafés.
Par réflexe, j’ai failli dire que ma femme le prenait sans sucre.
La phrase est montée jusqu’à ma gorge.
Puis elle est redescendue.
Madame Armand l’a peut-être vu.
Les vieilles personnes voient parfois ce qu’on ne dit pas.
« Vous l’avez perdu aussi, n’est-ce pas ? » a-t-elle demandé.
Je n’ai pas eu besoin de demander qui.
J’ai hoché la tête.
« Huit mois avant Gustave. Maintenant presque un an. »
Elle a posé sa tasse.
« On ne sait jamais quoi faire avec les anniversaires de mort. Les gens parlent du premier Noël, du premier anniversaire, du premier été. Mais parfois, c’est un mardi ordinaire qui vous casse en deux. »
J’ai regardé Gustave.
Il dormait déjà.
Épuisé par son pèlerinage.
« Oui », ai-je dit. « Un mardi. Ou une tasse en trop. »
Madame Armand a fermé les yeux une seconde.
« Paul faisait pareil. Après la mort de sa sœur, il préparait encore deux assiettes. Il disait que le corps met plus longtemps que la tête à comprendre. »
Cette phrase m’a traversé.
Le corps met plus longtemps que la tête à comprendre.
Je me suis dit que mon corps n’avait peut-être toujours pas compris.
Lui aussi continuait à attendre un bruit de clé.
Une voix dans la salle de bain.
Un “tu as pensé au pain ?” lancé depuis la cuisine.
Madame Armand s’est levée lentement.
« J’ai quelque chose pour vous. Enfin… pour la personne qui aimerait vraiment Gustave. Paul me l’avait laissé. »
Elle est allée chercher une boîte en métal dans un tiroir.
Une boîte à biscuits ancienne, avec des fleurs peintes dessus.
Elle l’a posée devant moi.
« Il m’a dit : “Si un jour quelqu’un le reprend chez lui, quelqu’un de bien, donnez-lui ça.” Je lui avais répondu de ne pas parler comme ça. Il avait ri. Il savait déjà. »
Je n’osais pas toucher la boîte.
Elle l’a ouverte elle-même.
À l’intérieur, il y avait un vieux collier de cuir, une médaille usée et plusieurs photos.
Gustave plus jeune, assis devant une boîte aux lettres.
Gustave dans un jardin.
Gustave sur les genoux de Monsieur Lemoine, beaucoup trop grand pour y tenir.
Et une enveloppe.
Sur l’enveloppe, il y avait écrit :
Pour celui ou celle qui prendra soin de mon vieux garçon.
Mon cœur s’est mis à battre plus vite.
« Vous l’avez lue ? » ai-je demandé.
Madame Armand a secoué la tête.
« Ce n’était pas pour moi. »
J’ai pris l’enveloppe.
Le papier tremblait un peu dans mes mains.
L’écriture était la même que sur la photo donnée par Madame Moreau.
Fragile.
Mais claire.
Je l’ai ouverte.
Il n’y avait pas grand-chose.
Quelques lignes seulement.
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