Pendant six ans, je croyais lui apporter une soupe, pas une raison de tenir

Je croyais que l’histoire de la soupe s’arrêtait à un aveu. En réalité, c’est ce soir-là que Marcel a enfin ouvert autre chose que sa porte.

Je suis rentrée chez moi avec les yeux gonflés et les mains vides.

Sur le plan de travail, les poireaux, les carottes et le céleri étaient encore là, alignés comme chaque samedi soir. Pendant quelques secondes, j’ai eu le réflexe absurde de sortir la grande marmite, comme si rien n’avait changé.

Puis je me suis assise.

Je n’avais plus honte exactement. Ce que je ressentais était plus compliqué que ça.

Il y avait la peine, bien sûr. La surprise aussi. Et puis cette phrase qui tournait dans ma tête sans me laisser tranquille :

Votre soupe ne m’a jamais nourri, Jeanne. Mais le fait que vous veniez, si.

Je l’ai répétée tout bas plusieurs fois, comme on retourne une clé dans une serrure pour être sûr qu’elle ouvre bien.

Cette nuit-là, j’ai très peu dormi.

Le lendemain, pour la première fois depuis des années, je ne me suis pas levée avec l’idée de couper des légumes. J’ai fait du café. J’ai ouvert la fenêtre de la cuisine. J’ai regardé le jardin, le mur mitoyen, les volets de Marcel.

Je me suis demandé ce qu’on faisait, maintenant, après une vérité pareille.

Vers dix heures, on a frappé à ma porte.

C’était Marcel.

Il tenait son béret à la main, ce qu’il faisait toujours quand il était embarrassé.

— Je me suis dit que je vous devais autre chose qu’une explication sur un banc, m’a-t-il dit.

Je l’ai fait entrer.

Il s’est assis à la table de la cuisine, un peu raide, comme quelqu’un qui n’a plus l’habitude d’être reçu nulle part. J’ai posé deux tasses devant nous. Il a regardé autour de lui comme s’il découvrait enfin un endroit devant lequel il était passé pendant des années.

Puis il a dit, avec une petite grimace :

— Je peux boire du café. Ça, au moins, je ne le déteste pas.

J’ai ri malgré moi.

C’était la première fois depuis longtemps que je riais à cause de lui, et non pas simplement en sa présence.

Ce petit rire a changé quelque chose.

Il a regardé ses mains, puis il a commencé à parler de Lucette. Pas de sa mort. Pas tout de suite. De sa vie.

Il m’a raconté comment elle chantait faux en épluchant les pommes de terre. Comment elle mettait trop de thym partout. Comment elle laissait toujours un coin de la couverture sur le sol parce qu’elle disait qu’un lit parfaitement bordé avait l’air triste.

Je l’écoutais sans l’interrompre.

Il parlait lentement, mais il parlait.

Au bout d’un moment, j’ai compris quelque chose de très simple : pendant six ans, j’avais sonné chez un homme qui ne me disait presque rien. Et maintenant qu’il savait que je connaissais la vérité, il n’avait plus besoin de faire semblant d’aller bien.

Cette pensée m’a serré le cœur.

Avant de repartir, il s’est levé avec précaution et il m’a dit :

— Si vous voulez, dimanche prochain, au lieu de la soupe… vous pourriez venir boire un café sur le banc.

J’ai répondu :

— Avec plaisir.

Il a hoché la tête, comme si nous venions de fixer un rendez-vous très sérieux.

Et c’était exactement ça.

Le dimanche suivant, je n’ai pas préparé de soupe.

J’ai mis un peu de rouge à lèvres, chose que je fais rarement quand je ne sors pas. J’ai glissé quelques biscuits dans une boîte en fer, j’ai rempli un petit thermos, puis j’ai traversé l’allée.

Il m’attendait déjà dehors.

Le soleil était pâle. Il faisait frais. On s’est assis sur le petit banc devant sa maison, chacun avec sa tasse entre les mains.

Pendant un moment, nous n’avons rien dit.

Mais ce silence-là n’avait plus la même forme.

Avant, c’était un mur.

Maintenant, c’était presque une couverture.

Marcel a fini par me demander :

— Et vous, Jeanne, qui vous attend le dimanche ?

La question m’a surprise.

Pendant toutes ces années, j’avais pensé à sa solitude à lui. Je n’avais jamais vraiment réfléchi à la mienne.

Ma fille vit à une heure de route. Elle appelle, elle passe quand elle peut. J’ai des connaissances, quelques voisines. Des habitudes. Un médecin. Un facteur. Des commerçants qui me reconnaissent. Ce n’est pas rien.

Mais une présence fidèle, chaque semaine, à heure presque fixe ?

Je n’ai pas su quoi répondre tout de suite.

Alors j’ai dit la vérité :

— Jusqu’ici, j’aurais eu envie de vous répondre : personne.

Il a baissé les yeux sur sa tasse.

Puis il a soufflé :

— Alors on était deux.

Après cela, nos dimanches ont changé.

Je ne venais plus déposer quelque chose et repartir. Je restais.

Parfois vingt minutes. Parfois une heure. Une fois, presque deux, parce que Marcel s’était lancé dans l’histoire invraisemblable d’un lapin qui avait ravagé le potager de Lucette pendant tout un été et qu’il voulait absolument me raconter jusqu’au bout.

J’apportais du café. Ou une tarte. Ou rien du tout.

Lui sortait deux chaises si le soleil donnait bien. Ou bien nous restions dans sa cuisine, qui sentait le bois ancien et le linge propre.

Il m’a montré des photos.

Lucette jeune, avec une robe à fleurs et des bras solides.

Claire à huit ans, les joues rondes, devant un gâteau d’anniversaire penché.

Lui, plus mince, avec des cheveux qu’il n’avait plus depuis quarante ans.

À chaque photo, il retrouvait une voix différente.

Je l’entendais redevenir mari, père, homme actif, homme agacé, homme drôle. Plus seulement veuf.

Un dimanche, je lui ai demandé :

— Puisque nous en sommes aux aveux… qu’est-ce que vous aimez manger, au juste ?

Il a eu l’air presque offensé qu’on puisse encore douter sur un sujet aussi important.

— Les œufs mimosa, a-t-il dit. Les pommes de terre sautées. Et la tarte aux pommes, mais pas trop sucrée.

J’ai levé les yeux au ciel.

— Six ans pour apprendre ça.

Il a esquissé ce petit sourire qui tirait un peu d’un côté.

— J’avais honte de commencer par dire ce que je n’aimais pas.

Je n’ai rien répondu. Je comprenais très bien.

Quand on a traversé un grand chagrin, on finit parfois par croire qu’on ne doit plus déranger avec ses goûts, ses besoins, ses refus. On prend ce qu’on vous tend. On remercie. On s’excuse presque d’exister encore.

Alors le dimanche d’après, j’ai fait des œufs mimosa.

Pas beaucoup. Juste une petite assiette.

Je n’ai rien dit en la lui tendant. J’ai simplement observé.

Il en a pris un, puis un deuxième.

Ensuite il m’a regardée avec un sérieux comique et m’a déclaré :

— Ça, Jeanne, c’est presque dangereux. Je pourrais m’habituer.

J’ai eu les larmes aux yeux.

Parce que cette fois, il mangeait vraiment.

Pas pour me faire plaisir.

Pas pour sauver les apparences.

Juste parce que cela lui faisait du bien.

Le mois a passé plus vite que je ne l’aurais voulu.

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