Quand Personne Ne Vient, Une Chaise Vide Peut Sauver Une Vie

Trois jours plus tard, je n’étais plus au quatrième étage, plus de bip régulier, plus de couloir qui sent le désinfectant.

J’étais chez moi, dans ma cuisine, avec le même lino usé que j’avais fixé du regard quand l’infirmière m’avait demandé : « Personne à prévenir ? » Et je me suis rendu compte d’une chose : le silence, lui, il m’avait suivi jusqu’ici.

J’ai posé mon trousseau sur la table, comme toujours, et j’ai attendu un soulagement. Une sorte de « voilà, c’est fini ». Mais non. Il y avait juste l’appartement, immobile, et l’air un peu froid qui stagnait, comme si les murs avaient arrêté de respirer pendant mon absence.

Je n’ai pas allumé la télé. Je n’ai pas mis la radio. J’ai ouvert le frigo, refermé le frigo, sans vraiment chercher à manger. Et puis, sans savoir pourquoi, j’ai regardé la chaise en face de moi.

La chaise vide.

C’est drôle, ce détail. À l’hôpital, elle avait fini par devenir une humiliation silencieuse. Chez moi, elle avait toujours été « la chaise de plus », celle qu’on garde au cas où, comme on garde un parapluie en trop. Sauf qu’au cas où… ça n’arrivait plus.

Je me suis entendu murmurer, tout seul, comme un idiot :

— « Ça vous dérange si je m’assois ? »

J’ai eu un rire sec, presque méchant. Et ce rire-là m’a fait plus peur que le vertige. Parce qu’il disait clairement : Anatole, si tu ne bouges pas, tu vas te dissoudre ici, tout doucement, sans que personne ne s’en rende compte.

Alors j’ai mis mon manteau.

Dans le couloir, il y avait cette odeur de poussière tiède et de soupe, celle des immeubles où les gens vivent serrés mais se croisent comme des ombres. J’ai descendu un étage, puis deux, en tenant la rampe comme si j’avais cent ans, juste pour me punir de ma faiblesse.

Au palier du troisième, je me suis arrêté devant une porte. Celle de Madame Lucette.

Je ne la connaissais pas vraiment. Je savais juste son prénom parce qu’il était écrit au stylo sur l’interphone, et que le facteur l’appelait « ma p’tite dame » quand il lui montait un colis. Je l’avais déjà vue avec ses bigoudis et son sac de courses, et je lui avais déjà dit bonjour, mais un bonjour de passage, un bonjour qui ne prend pas de place.

J’ai levé la main. Je l’ai reposée. Je l’ai levée encore.

Puis j’ai frappé.

Il y a eu un bruit de pas traînants, un verrou, une chaîne. Un œil a glissé dans l’entrebâillement.

— « Oui ? »

J’ai senti ma fierté remonter, la vieille, la stupide. Celle qui te souffle : ne dérange pas, ne quémande pas, rentre chez toi et tais-toi.

Alors j’ai pris une inspiration, et j’ai choisi autre chose.

— « Bonjour, Madame Lucette. C’est Anatole, du quatrième. J’étais… à l’hôpital. »

— « Ah… oui… j’ai vu les pompiers, l’autre jour. Vous allez mieux ? »

— « Ça va. Enfin… je suis là. »

Elle a hésité. Je l’ai vue, sa propre prudence, sa propre fatigue. Le monde nous a appris à ne pas ouvrir trop vite, même quand on meurt de l’autre côté.

Je me suis éclairci la gorge, et je me suis lancé comme on saute dans l’eau froide.

— « Ça vous dérange si je m’assois cinq minutes ? »

La chaîne a bougé. La porte s’est ouverte un peu plus. Et, sans faire de cinéma, elle a lâché :

— « Entrez. Mais essuyez vos chaussures, j’ai lavé ce matin. »

Son salon sentait la lavande et le café réchauffé. Il y avait un napperon au crochet, des photos jaunies sur une étagère, et un silence qui ressemblait au mien, sauf qu’il avait mis une robe et qu’il se tenait plus droit.

Je me suis assis. Elle s’est assise en face, les mains posées bien sagement sur ses genoux, comme si on passait un entretien.

— « Vous êtes seul, vous aussi ? » a-t-elle demandé, sans détour.

— « Oui. Enfin… j’ai des enfants. Mais loin. »

Elle a hoché la tête comme si elle connaissait par cœur cette phrase.

— « Les miens aussi. Ils appellent… quand ils peuvent. »

On est restés là, deux minutes, sans savoir quoi dire. Et puis elle a ajouté, d’une voix plus petite :

— « J’ai eu peur, quand j’ai entendu les sirènes. Je me suis dit… ça y est, c’est Anatole. Et après, je me suis dit… et moi, si ça m’arrive, qui va entendre ? »

Cette phrase m’a traversé comme un courant froid. Parce qu’elle disait exactement ce que je refusais de regarder en face : on peut être entouré de murs, de voisins, de gens, et quand même disparaître sans témoin.

Je me suis penché un peu, pas pour être dramatique, juste pour être vrai.

— « Je vous propose un truc simple. On se surveille, vous et moi. Pas comme des flics. Comme… comme des humains. »

Elle a eu un sourire, un de ces sourires qui arrivent tard, mais qui restent.

— « Vous êtes pas du genre à proposer des trucs, vous. »

— « J’ai appris. »

Elle s’est levée, a mis de l’eau à chauffer. Sans demander la permission, elle a sorti deux tasses.

— « Menthe ou verveine ? » a-t-elle demandé.

Je suis resté figé. La même question que dans le couloir de l’hôpital. La même sensation : trop grand, trop gentil, trop simple pour que je sache comment le recevoir.

— « Menthe », ai-je soufflé.

Quand je suis remonté chez moi, j’avais dans l’estomac un peu de tisane, et dans la poitrine quelque chose de plus rare : l’idée que ma présence pouvait servir à quelqu’un, pas seulement ma force ou mes mains.

Le lendemain, je suis allé faire mes courses, tôt, pour éviter la foule. Dans le magasin, j’ai reconnu la caissière. Une femme d’une cinquantaine d’années, les yeux cernés, le sourire automatique, le genre de visage qui sait ce que c’est que tenir quand on est fatigué.

Je lui ai tendu ma carte, et, au lieu de baisser les yeux comme d’habitude, j’ai dit :

— « Bonjour. Vous allez comment, aujourd’hui ? »

Elle a levé la tête, surprise, comme si je venais de parler une langue étrangère.

— « Oh… ça va. Enfin… vous savez. »

— « Je sais. »

Elle a scanné mes deux yaourts et mon paquet de pâtes, puis elle a murmuré, presque honteuse :

— « Merci de demander. Les gens demandent plus trop. »

Je n’ai pas répondu avec un grand discours. J’ai juste hoché la tête et j’ai ajouté :

— « À demain, alors. Si vous êtes là. »

Et j’ai vu son regard changer, une seconde, comme si on venait de remettre un petit poids dans le plateau « je compte ».

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