À dix-huit heures précises, j’ai débranché l’interphone. Je ne me préparais pas à une fête, mais à un siège.
Dehors, les boulevards parisiens commençaient à s’agiter. Les klaxons nerveux, les éclats de rire forcés des passants qui se pressaient vers le métro, les bouteilles qui s’entrechoquaient dans les sacs en plastique. J’ai tiré les lourds rideaux de velours rouge que Madeleine, ma défunte femme, aimait tant. Puis, j’ai verrouillé le double tour.
Je m’appelle Marcel, j’ai 78 ans, et je déteste le Réveillon.
Pour le monde entier, ce soir est une promesse. Pour moi, c’est un compte à rebours cruel. C’est le moment de l’année où la solitude ne se contente pas de s’asseoir à côté de vous ; elle vous hurle au visage. Chaque « Bonne Année ! » lancée dans la rue résonne comme une insulte à ceux qui n’ont personne à embrasser sous le gui.
Je me suis installé dans mon vieux fauteuil Voltaire. Pas de champagne, pas de petits fours. Juste une tasse de verveine fumante. À la télévision, les présentateurs aux sourires trop blancs s’agitaient dans des décors pailletés.
J’ai coupé le son. Le silence de mon appartement haussmannien, avec ses moulures craquelées et son parquet qui grince, était ma forteresse. Je voulais juste fermer les yeux et me réveiller quand tout ce cirque serait terminé.
Soudain, le plafond a tremblé.
Ce n’était pas la musique des voisins. C’était un bruit lourd, sourd. Boum. Suivi d’un fracas de vaisselle brisée.
J’ai levé les yeux vers le plafond. Au-dessus, dans l’ancienne chambre de bonne, vivait un étudiant. Un gamin dont je ne connaissais que les pas pressés dans l’escalier de service. Il devait sûrement organiser une de ces soirées étudiantes chaotiques.
J’ai voulu ignorer. Mais ensuite, j’ai entendu la course. Des pas précipités, trébuchants. Et quelques secondes plus tard, on a gratté à ma porte. Pas frappé poliment, non. On grattait, comme un animal pris au piège.
« Monsieur… Monsieur ! S’il vous plaît ! »
La voix tremblait. Elle était jeune et paniquée.
Mon vieux cœur s’est emballé. Un incendie ? Une fuite de gaz ? Dans ces vieux immeubles parisiens, c’est la hantise. J’ai traîné mes pantoufles jusqu’à l’entrée, laissant la chaîne de sécurité en place. J’ai entrouvert la porte.
Dans la cage d’escalier mal éclairée se tenait le gamin. Il s’appelait Théo, je crois. Il était en chaussettes, les cheveux en bataille, et il tenait à bout de bras une poêle qui fumait comme une cheminée d’usine.
« Qu’est-ce que vous fabriquez ? » ai-je grogné, jouant mon rôle de voisin acariâtre.
« Mon détecteur de fumée… » a-t-il haleté, les yeux rouges et larmoyants. « Je n’arrive pas à l’atteindre pour l’arrêter. Et la fenêtre est bloquée par la peinture. Si les pompiers débarquent… je ne peux pas payer. »
Une odeur âcre de beurre brûlé et de pâte carbonisée envahissait le palier.
« C’est quoi cette infection ? » ai-je demandé en pointant la poêle noire de suie.
« Des crêpes », a-t-il murmuré, la voix brisée. « La recette de ma grand-mère bretonne. C’est mon premier hiver sans elle à la maison. »
J’ai regardé ce garçon. Il avait de la farine sur la joue et une détresse infinie dans le regard.
À cet instant, ma forteresse s’est fissurée.
Je n’ai pas vu un jeune fêtard irresponsable. J’ai vu la même peur que la mienne. La peur de ce soir fatidique où tout le monde doit être heureux, et où l’on se sent plus petit que jamais quand on ne l’est pas. Il essayait de recréer un souvenir, une tradition, tout comme moi je m’enfermais dans les miens.
« Entrez », ai-je soupiré en détachant la chaîne. « Avant que vous n’enfumiez tout l’étage. »
Théo est entré, hésitant, comme s’il pénétrait dans un musée. J’ai pris la poêle, je l’ai posée sur le rebord de ma fenêtre de cuisine ouverte sur la cour intérieure. L’air glacé de décembre s’est engouffré, chassant l’odeur de brûlé.
Nous nous sommes assis dans ma petite cuisine. Je lui ai servi un verre d’eau. Il tremblait encore.
« Je voulais juste… je ne sais pas », a commencé Théo en fixant la toile cirée. « Mes potes sont sortis en boîte à Bastille. Mais je ne voulais pas faire semblant de m’amuser. Je me suis dit que si je faisais des crêpes, ça sentirait comme à la maison. »
Il a eu un rire nerveux. « Maintenant, ça sent juste l’échec. »
Je me suis levé. J’ai ouvert mon placard. Derrière les boîtes de tisane, j’ai sorti un bocal de terrine de campagne et une baguette de pain rassis que j’avais gardée pour la soupe. Ce n’était pas un repas de fête. C’était un casse-croûte de vieux garçon.
« Tu sais, Théo », ai-je dit (le vouvoiement me semblait soudain ridicule). « Je me suis barricadé ici parce que je pensais que je n’avais plus rien à offrir au monde à part ma mauvaise humeur. J’avais peur de la nouvelle année. »
Il a levé les yeux vers moi. « Et moi, j’avais peur de ne pas être à la hauteur de l’ancienne. »
Au loin, on entendait les sirènes de police, bande-son éternelle de Paris. Mais ici, dans la cuisine, c’était calme.
J’ai coupé des tranches de pain, j’ai étalé la terrine généreusement. J’ai ajouté quelques cornichons.
« Tes crêpes sont foutues », ai-je constaté.
« Complètement », a-t-il admis.
« Le pain est un peu dur, mais avec la terrine, ça passe », ai-je dit en poussant l’assiette vers lui.
Théo a souri. Un vrai sourire, timide mais sincère. « C’est le meilleur dîner que je pouvais espérer, Monsieur Marcel. »
Quand minuit a sonné, nous n’avons pas regardé la Tour Eiffel scintiller. Nous étions occupés à saucer le fond du bocal de terrine. Un retraité de 78 ans et un étudiant de 20 ans. Deux naufragés de la solitude qui avaient trouvé une île déserte au troisième étage.
Nous avons trinqué avec ma verveine.
J’ai toujours cru que vieillir, c’était perdre des choses. Perdre ses cheveux, sa femme, son temps. Mais cette nuit-là, en écoutant Théo me parler de ses études d’histoire à la Sorbonne, et moi lui racontant comment j’avais rencontré Madeleine dans un bal du 14 juillet, j’ai compris.
Le temps ne nous enlève rien si on ouvre la porte. La solitude n’est pas une fatalité, c’est juste une porte mal fermée.
« Bonne année, Monsieur Marcel », a dit Théo en se levant pour partir.
« Bonne année, petit », ai-je répondu.
Quand il est parti, j’ai rebranché l’interphone. J’ai laissé les rideaux entrouverts. Paris brillait dehors, indifférente et belle. J’étais toujours vieux, c’était toujours l’hiver. Mais ma forteresse était devenue une maison.
Et je me suis dit, en ramassant les miettes de pain, que même si on rate les crêpes, tant qu’il reste du pâté et quelqu’un pour le partager, l’année commence bien.
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