IL AVAIT 11 ANS, LE CRÂNE RASÉ PAR LA CHIMIO, ET IL ME TENDAIT SES CARTES À JOUER POUR M’ACHETER SA PROPRE MORT.
Minuit sonnait au troisième sous-sol du parking de l’hôpital. Il était là, caché derrière un pilier en béton froid. Pas de manteau, juste un pyjama bleu trop grand pour son corps squelettique.
Dans sa main gauche : un flacon de somnifères volé. Dans sa main droite : un sac plastique rempli de cartes à collectionner.
Je m’étais arrêté pour griller une cigarette après avoir visité un frère d’armes aux soins palliatifs. Je pensais trouver un sans-abri. J’ai trouvé un enfant en train de faire ses comptes pour partir.
« Vingt-trois, vingt-quatre… » comptait-il en tremblant.
Il a levé les yeux vers moi. Il a vu ma veste militaire élimée. Ma cicatrice sur la joue. Ma tête de vieux légionnaire qui a trop vu le désert. N’importe quel enfant aurait fui en courant. Lui ? Il a poussé un soupir de soulagement.
« Vous avez l’air de quelqu’un qui a déjà tué », a-t-il chuchoté avec un calme terrifiant. « Dans les films, les soldats savent comment faire pour que ça aille vite. »
J’ai senti mon sang se glacer dans mes veines. J’ai 68 ans. J’ai vu l’enfer au Tchad et en Bosnie. Mais rien, absolument rien, ne vous prépare à entendre un gosse de 11 ans vous demander une expertise en suicide.
Il m’a tendu le sac de cartes. « C’est la collection complète des Gardiens d’Ether. Mon père a vérifié, ça vaut plus de 800 euros. » Sa voix s’est brisée. « Je vous donne tout. S’il vous plaît. Restez juste là. Assurez-vous que je ne me réveille pas. J’ai peur de me rater et de devenir un légume. »
Je me suis laissé tomber assis sur le béton. Mes genoux ont craqué, mais je m’en fichais. J’étais sonné. « Je m’appelle Antoine. Pose ce flacon, gamin. Pourquoi tu veux faire ça ? »
Il ne pleurait pas pour lui. Il pleurait de culpabilité. C’est ça qui m’a tordu le ventre.
« Je m’appelle Léo. J’ai une leucémie aiguë. Troisième rechute. » Il parlait comme un dossier médical ambulant. « Ils veulent tenter une greffe de moelle. La dernière fois… j’ai vomi du sang pendant des semaines. Je ne pouvais plus marcher. »
Il a marqué une pause, fixant le sol graisseux du parking. « Mais ce n’est pas pour ça. »
« Alors pourquoi ? »
« Parce que je coûte trop cher. »
Les mots ont claqué comme un coup de fouet dans le silence du parking.
« Maman ne travaille plus pour rester avec moi. Papa a pris un deuxième boulot de nuit, je ne le vois plus. Ils ont vendu la voiture. » Il a serré le flacon plus fort. « J’ai entendu le médecin. Il y a 20% de chances que la greffe marche. Vingt pour cent. » « Pour 20%, je vais ruiner ma famille. Je suis un fardeau, Antoine. Si je pars ce soir, ils seront tristes, oui. Mais après… ils pourront recommencer à vivre. Ils auront de l’argent pour ma petite sœur. »
J’ai eu envie de hurler. On vit dans un monde où un enfant de 11 ans calcule sa rentabilité face à la mort. Il ne voulait pas mourir par lâcheté. Il voulait se sacrifier par amour.
« Tu aimes ces cartes ? » j’ai demandé pour gagner du temps.
Il a sorti une carte brillante, protégée par une coque en plastique. Un oiseau de feu. « Le Phénix Spectral. Je l’ai eu la veille de mon diagnostic. Maman pleure quand elle la voit. Elle dit que ça lui rappelle « l’avant ». » « Avant quoi ? » « Avant que je devienne le problème de tout le monde. »
J’ai pris une grande inspiration. L’air sentait le gaz d’échappement et le froid. « Léo, écoute-moi bien. Tu n’es pas un problème. Tu es leur fils. »
« Je suis un puits sans fond », a-t-il répliqué avec une maturité effrayante. « Le docteur a dit à papa de « laisser la nature faire » s’il ne voulait pas perdre son emploi à force de rater le travail. J’ai tout entendu. »
Il a recommencé à dévisser le bouchon. Il était prêt. Il avait la détermination froide des désespérés.
Je devais jouer ma dernière carte. La vérité. « J’ai voulu mourir aussi, Léo. »
Il s’est figé. « Vous ? Mais vous êtes grand. Vous êtes fort. »
« Quand je suis rentré de mission, j’avais 20 ans. J’avais mal partout. Je voyais les visages de ceux que je n’avais pas pu sauver. » J’ai remonté ma manche pour montrer les cicatrices. « Un soir de pluie, j’ai pris ma moto. J’ai accéléré. Je voulais percuter un platane. Je voulais que le bruit dans ma tête s’arrête. »
Léo a lâché le flacon. Il a roulé jusqu’à ma botte. « Pourquoi vous ne l’avez pas fait ? »
« Parce que j’ai pensé à mon chien. Il m’attendait à la maison. Il n’avait personne d’autre pour lui donner à manger. Ça paraît bête, hein ? » « Non », a dit Léo. « C’est pas bête. »
« Je suis rentré. Je l’ai nourri. Et le lendemain, il avait encore faim. Ça fait 48 ans. J’ai rencontré ma femme. J’ai eu une fille. J’ai eu une vie, Léo. Pas toujours belle, mais une vie. »
« Je n’ai pas de chien », a murmuré Léo. Ses épaules se sont affaissées. « J’ai juste 20% de chances de souffrir encore pour rien. »
« Tu as mieux qu’un chien. Tu as le Phénix. » J’ai ramassé le flacon et je l’ai mis dans ma poche. « Tu dis que tu es un stratège à ce jeu ? Que tu étais le champion régional avant de tomber malade ? »
« J’étais le meilleur », a-t-il dit sans vantardise. « Mais ça ne sert à rien ici. »
« Si, ça sert. On va passer un pacte, toi et moi. » J’ai planté mes yeux dans les siens. « Un pacte de soldats. »
« Quel genre de pacte ? »
« Tu tentes la greffe. Tu y vas à fond. Comme une guerre. » Il a secoué la tête. « C’est trop dur… »
« Attends. Si ça rate… on aura cette conversation à nouveau. Je ne te jugerai pas. » « Mais si ça marche… » j’ai pointé son paquet de cartes. « Si ça marche, tu me dois quelque chose qui n’a pas de prix. »
Léo m’a regardé, intrigué. Pour la première fois depuis que je l’avais trouvé, la lueur de la mort avait quitté ses yeux, remplacée par une étincelle de curiosité.
« Quoi ? » a-t-il demandé.
Ce que je lui ai demandé ensuite allait changer nos deux vies à jamais. Et prouver que parfois, le destin tient à un paquet de cartes Pokémon échangé sur le sol sale d’un parking.
Clique sur le bouton ci-dessous pour lire la suite de l’histoire.






