La gamelle vide de Miette nous a forcés à rester humains jusqu’au bout

Je suis revenue à l’appartement juste pour reprendre ma brosse à dents. Et puis j’ai vu notre chatte devant sa gamelle vide, et tout ce que j’essayais d’éviter depuis deux jours m’est tombé dessus d’un coup.

Je n’avais pas prévu de revenir si vite.

Quand je suis partie deux nuits plus tôt, j’étais persuadée que c’était fini. Fini les disputes. Fini ce silence entre nous. Fini cette impression d’étouffer dans un appartement qui semblait rétrécir de semaine en semaine, alors que le loyer, lui, ne changeait pas et que notre patience fondait à vue d’œil.

J’ai fourré quelques vêtements dans un sac, attrapé mon chargeur sur la table de la cuisine et claqué la porte assez fort pour faire trembler le cadre accroché dans l’entrée.

Julien m’a crié quelque chose derrière moi.

Je lui ai répondu pire.

Et au milieu de tout ce vacarme, Miette est partie se cacher sous la table basse.

C’est ça qui m’est resté.

Pas les mots.

Pas qui avait raison.

Pas même le visage de Julien.

Juste notre petite chatte rousse, plaquée contre le sol, pendant que deux êtres humains qu’elle aimait transformaient le salon en endroit hostile.

Le premier jour, je me suis dit que Julien s’occuperait d’elle. Il travaillait plus souvent à la maison que moi. Il savait où était le paquet de croquettes. Il savait qu’elle ne buvait presque jamais si l’eau n’était pas fraîche. Il savait aussi où elle allait se planquer quand elle avait peur.

Je me suis répété qu’il n’y avait aucune chance qu’il la laisse seule.

Puis un jour est devenu deux.

Il ne m’a pas écrit pour me parler de Miette.

Et moi non plus, je ne lui ai pas écrit pour lui demander comment elle allait.

C’est la partie dont j’ai le plus honte. On était tellement occupés à être blessés, à être fiers, à vouloir être celui ou celle qui ne cède pas le premier, qu’on a oublié le seul être vivant de cet appartement qui n’avait jamais fait de mal à personne.

La deuxième nuit, j’ai presque pas dormi. J’étais allongée sur le vieux canapé-lit de ma sœur, à regarder le plafond, en repassant la dispute dans ma tête. Les factures posées sur la table. Les courses qu’on repoussait depuis des jours. La façon dont chaque conversation finissait par ressembler à un tableau de comptes.

Qui faisait le plus.

Qui se fatiguait le plus.

Qui portait l’autre.

Qui donnait plus qu’il ne recevait.

La vérité, c’est qu’aucun de nous deux n’était devenu mauvais.

On était juste usés.

Trop de longues journées. Trop de repas pris à la va-vite. Trop de petites déceptions empilées les unes sur les autres, jusqu’au moment où même une tasse posée un peu trop fort sur le plan de travail pouvait passer pour une attaque.

Mais rien de tout ça n’expliquait Miette.

Alors le lendemain matin, j’ai repris la voiture pour retourner à l’appartement.

Dans la résidence, tout avait l’air pareil. Le même parking fatigué. Les mêmes arbustes mal taillés près de l’entrée. Le même voisin qui descendait sa poubelle sans lever les yeux. Ça m’a presque énervée de voir le monde continuer normalement alors que le mien avait l’impression de s’être fendu en deux.

J’ai ouvert la porte et je suis entrée.

Il n’y avait aucun bruit.

Pas un silence apaisant.

L’autre.

Celui qui pèse.

Il y avait encore une assiette dans l’évier. La veste de Julien pendait sur le dossier d’une chaise. Une de mes chaussures était restée près du canapé, là où je l’avais laissée le soir où j’étais partie. L’air sentait le renfermé, comme si personne n’avait vraiment vécu là depuis deux jours. On entendait le frigo plus qu’il n’aurait fallu.

Et puis j’ai vu Miette.

Elle était assise devant sa gamelle d’eau. Elle m’a paru plus petite que dans mon souvenir.

La gamelle était vide. Dans celle des croquettes, il restait juste quelques morceaux secs coincés dans un coin. Elle n’a pas fui. Elle n’a même pas miaulé. Elle m’a regardée avec ses grands yeux jaunes.

Et j’ai eu une sensation affreuse.

Comme si j’étais regardée par quelqu’un qui avait attendu bien trop longtemps qu’on rentre enfin à la maison.

« Coucou, ma belle », j’ai dit.

Ma voix s’est cassée dès le premier mot.

Quand je me suis accroupie, elle s’est approchée tout doucement et s’est frottée contre ma jambe. Pas fâchée. Pas méfiante. Juste soulagée.

C’était encore pire.

Je l’ai prise dans mes bras, et elle m’a semblé légère. Trop légère. Elle a glissé sa tête contre mon cou et s’est mise à ronronner comme si j’étais l’endroit le plus sûr du monde. Je me suis assise par terre, dans la cuisine, avec elle contre moi, et j’ai pleuré comme je n’avais pas pleuré depuis longtemps.

Pas seulement parce que Julien et moi, c’était fini.

J’ai pleuré parce que Miette était restée fidèle à un foyer qu’on avait déjà abîmé tous les deux. Parce que pendant qu’on protégeait chacun notre peine, elle était restée là, dans le silence, à attendre que l’amour revienne par la porte d’entrée.

Mon téléphone a vibré dans ma poche.

C’était un message de Julien.

Je suis passé hier soir. Je suis resté dix minutes devant l’immeuble. J’ai pas réussi à monter. Miette va bien ?

J’ai fixé l’écran longtemps.

Puis j’ai regardé la chatte dans mes bras.

La gamelle vide contre le mur.

L’appartement qui ne ressemblait plus à un vrai chez-nous, tout en gardant encore la forme de ce qu’il avait été.

J’ai répondu :

Maintenant oui.

Une minute plus tard, un autre message est arrivé.

Je suis désolé.

Je savais qu’il le pensait sincèrement.

Ça ne voulait pas dire qu’on allait se remettre ensemble. Il y a des choses qui se cassent trop lentement, trop profondément, pour qu’un simple pardon suffise. Mais à ce moment-là, j’ai compris quelque chose que j’aurais dû comprendre bien plus tôt : quand l’amour s’en va, la décence, elle, n’est pas obligée de partir avec.

J’ai rempli la gamelle d’eau avec de l’eau fraîche. J’ai ouvert une nouvelle boîte de pâtée. J’ai retrouvé sa petite couverture verte derrière le canapé et je l’ai posée dans sa caisse de transport.

Puis je l’ai emmenée avec moi.

Julien et moi, on n’a pas sauvé notre histoire. Mais à la fin, on a au moins réussi une chose digne.

On n’a pas laissé derrière nous, une deuxième fois, le plus petit cœur de l’appartement.

Et encore aujourd’hui, quand Miette vient se rouler contre moi le soir, je repense à ça : les adultes croient trop facilement que leur douleur est la seule qui compte dans une pièce.

Ce n’est pas vrai.

Parfois, la peine la plus profonde appartient justement à celui qui n’a jamais eu de voix dans la dispute. Celui qui n’avait qu’une seule chose à faire : continuer à attendre près de la porte.

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