Mon fils hurlait sur le parking du supermarché quand une dame m’a regardé, et j’ai sorti la phrase la plus idiote de ma vie.
« C’est le mien », j’ai lâché. « Je ne vole pas les enfants. Et franchement, si je devais en embarquer un, je ne choisirais pas celui qui me hurle dans l’oreille. »
La dame a cligné des yeux, sans rien dire.
Noé était en travers de mes bras, rouge comme une tomate, les joues trempées, le bonnet de travers, les bottes dinosaure qui tapaient contre mon blouson. Il avait quatre ans. Quatre ans, et une puissance sonore qui aurait pu faire reculer un camion.
Il était presque dix-huit heures. Il pleuvinait. Le parking était plein. L’heure où tout le monde est fatigué, pressé, un peu nerveux. L’heure où on n’a plus envie d’entendre un enfant crier.
« Je veux pas rentrer ! » a hurlé Noé.
« Moi non plus », j’ai répondu. « Mais malheureusement, on habite là-bas. »
D’habitude, ce genre de phrase lui arrache au moins une seconde de surprise. Là, rien. Il a rejeté la tête en arrière et il a crié encore plus fort.
Deux personnes ont ralenti avec leur chariot. Un homme a fait semblant de ranger ses sacs dans son coffre pour écouter la suite. Moi, j’étais planté là avec un paquet de pâtes, du pain, des yaourts, des pommes, et cette impression très humiliante d’être incapable de gérer la chose la plus simple du monde : faire les courses avec mon fils.
La dame me regardait toujours. Manteau sobre, cheveux courts, pas l’air méchant, mais ce regard bien droit qu’on connaît. Celui qui vous fait sentir qu’on vous a déjà classé.
Le père dépassé.
L’enfant mal élevé.
Ou les deux.
« Ce n’est pas ce que vous croyez », j’ai marmonné.
Elle a répondu calmement :
« Et je suis censée croire quoi ? »
J’allais lui sortir une bêtise de plus, mais Noé m’a envoyé son talon dans les côtes avec une précision admirable. J’ai coupé ma respiration en deux.
« Je suis juste en train de perdre contre quelqu’un de très petit et de très déterminé », j’ai dit.
Là, sa bouche a un peu bougé. Presque un sourire.
Et puis Noé a crié :
« Je veux maman ! »
Tout s’est resserré d’un coup.
Pas dehors. Dehors, il y avait toujours les voitures, les portières, les caddies qui grinçaient, la pluie fine. Mais en moi, oui. Tout s’est refermé.
Je me suis accroupi comme j’ai pu, avec les sacs qui me sciaient les doigts.
« Noé… »
Il m’a arraché mon bonnet.
« Maman, elle prenait toujours la bonne pâte à tartiner ! Pas toi ! Toi, tu prends jamais la bonne ! »
Voilà. On y était.
Ce n’était pas les bonbons près de la caisse.
Ce n’était pas la fatigue.
Ce n’était même pas la pluie.
C’était la pâte à tartiner.
Depuis huit mois, je faisais tout de travers.
Le pain n’était pas le bon. Les pommes n’étaient pas les bonnes. Je ne pliais pas son pyjama comme elle. Je ne coupais pas les tartines comme elle. Je ne racontais pas les histoires avec la bonne voix. Je n’étais pas mauvais. J’essayais. Mais je n’étais pas elle.
Et un enfant de quatre ans ne sait pas dire ça autrement que comme ça : tu n’as pas pris la bonne pâte à tartiner.
« Noé, je fais de mon mieux », j’ai dit, la voix plus fatiguée que je ne l’aurais voulu.
Il a reniflé, puis il a crié :
« Non ! Tu essaies seulement ! »
Ça m’a fait mal, parce qu’il avait raison.
J’essayais seulement. Tous les jours. Lever, petit-déjeuner, école, travail, lessives, papiers, repas, bains, nuits coupées, dessins à signer, rendez-vous à ne pas oublier, chaussettes dépareillées, et puis ce silence le soir dans l’appartement, ce silence qui prend toute la place dès qu’un enfant s’endort.
La dame s’est approchée d’un pas. Je me suis préparé à recevoir un conseil que je n’avais pas demandé.
Mais elle m’a juste demandé :
« C’était elle qui faisait les courses, le vendredi ? »
Je l’ai regardée.
« Oui. »
Elle a hoché la tête, comme si ça expliquait déjà beaucoup.
« Mon mari est mort il y a longtemps », a-t-elle dit. « Mon petit-fils a pleuré tous les mardis pendant un mois, parce que le mardi, c’était le jour des crêpes. »
Je n’ai rien répondu.
Elle a désigné le chariot.
« Ce qu’on voit devant n’est presque jamais le vrai problème. »
Noé pleurait encore, mais moins fort. Il s’accrochait à ma manche au lieu de me repousser.
La dame a ajouté, doucement :
« Les enfants ne retiennent pas les grands discours. Ils retiennent les habitudes. Parfois, ce n’est pas la pâte à tartiner qui manque. C’est la personne qui ouvrait le pot. »
Je me suis mis à rire un peu. Un rire cassé, pas très beau, mais un rire quand même.
« Et je fais quoi, alors ? »
Elle a répondu :
« Vous lui dites la vérité. Pas une jolie vérité. La vraie. »
J’ai regardé Noé. Son nez rouge. Ses cils mouillés. Cette petite bouche tordue par la colère et le chagrin.
Alors j’ai dit :
« Noé, je sais que je prends souvent la mauvaise chose. »
Il a baissé un peu les yeux.
« Je sais aussi que maman faisait mieux que moi pour plein de choses. »
Sa lèvre a tremblé.
« Mais je suis là. Le vendredi aussi. Même quand tu cries. Même quand je me trompe. Je vais apprendre. Peut-être pas vite. Peut-être pas comme elle. Mais je ne pars pas. »
Il m’a regardé longtemps. Comme s’il vérifiait si j’étais sérieux.
Puis il a demandé, avec cette petite voix cassée qui fait plus mal qu’un cri :
« Même la semaine prochaine ? »
J’ai hoché la tête.
« Même la semaine prochaine. »
Il ne s’est pas jeté dans mes bras. Dans la vraie vie, ça n’arrive pas comme ça. Il n’a pas arrêté d’être triste d’un coup non plus.
Il a juste dit :
« Alors il faut prendre celle avec le couvercle rouge. Et les biscuits ronds. Pas les longs. »
« D’accord », j’ai répondu. « Couvercle rouge. Biscuits ronds. »
Je l’ai repris contre moi. Il a posé sa tête sur mon épaule, lourd, chaud, épuisé.
La dame m’a adressé un petit sourire. Un sourire discret, comme si elle n’avait rien fait d’extraordinaire. Comme si elle avait simplement remis à sa place quelque chose qui avait glissé.
Puis elle est montée dans sa voiture.
Le soir, Noé a mangé deux biscuits, un bout de pomme, presque rien d’autre. Au moment de dormir, il m’a appelé :
« Papa ? »
« Oui ? »
Il a murmuré :
« Aujourd’hui, t’as pas été complètement nul. »
J’ai tourné la tête pour qu’il ne voie pas mon visage.
Sur un parking, on croit parfois voir un père qui ne tient pas son enfant. En vrai, on regarde peut-être juste un homme qui essaie de tenir debout avec ce qu’il lui reste.
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