Le vendredi où mon fils a pleuré pour une pâte à tartiner

Une semaine plus tard, sur le même parking, sous la même pluie fine, j’avais dans la poche un petit papier plié quatre fois.

Dessus, il y avait trois choses écrites de travers, avec mon stylo et la voix de Noé dans la tête :

Couvercle rouge.

Biscuits ronds.

Et ne pas oublier d’être là.

Je ne l’avais pas vraiment noté pour les courses.

Je l’avais noté parce qu’à quarante et un ans, je découvrais qu’on peut oublier des choses très simples quand on essaie surtout de ne pas s’écrouler.

Noé marchait à côté de moi en traînant un peu les pieds dans ses bottes dinosaure.

Il ne criait pas.

Ce n’était pas la joie non plus. Il y avait chez lui cette manière d’être calme qui ressemblait moins à de la paix qu’à une surveillance.

Comme s’il attendait de voir à quel moment j’allais encore me tromper.

Avant d’entrer, il m’a attrapé la manche.

« Papa ? »

« Oui ? »

« Celle avec le couvercle rouge, c’est la plus petite, pas la grosse. La grosse, c’est pas pareil. »

« D’accord. La petite. »

Il a hoché la tête, soulagé d’une toute petite chose.

Je me suis dit que la vie, maintenant, c’était souvent ça : survivre grâce à des choses minuscules.

Un bon couvercle.

Un bon biscuit.

Une promesse tenue un vendredi soir.

Dans le magasin, il faisait chaud, trop chaud, avec cette odeur de pain, de fruits mouillés et de lessive qui se mélange toujours un peu.

Noé a insisté pour pousser le petit chariot.

Il le poussait très sérieusement, comme un employé syndiqué de quatre ans, avec ses virages trop larges et sa concentration féroce.

Au rayon des pâtes à tartiner, il a pointé le doigt avant même que j’aie ralenti.

« Là. »

Je me suis penché vers les pots.

Il y en avait six presque identiques.

Six façons de rater.

« Celle-là ? » j’ai demandé.

Il a plissé les yeux, comme si je passais un examen important.

« Non. Ça c’est la mauvaise étiquette. L’autre. »

J’ai pris l’autre.

Il a regardé le couvercle, puis il a soufflé par le nez.

« Oui. Celle-là. »

Je ne sais pas pourquoi, mais j’ai eu envie d’applaudir.

À la place, j’ai posé le pot dans le chariot comme si je déposais quelque chose de fragile.

Noé a touché le couvercle du bout des doigts.

Pas longtemps.

Juste assez pour vérifier qu’il était bien réel.

Puis il a dit :

« Maman le secouait un peu avant de l’ouvrir. »

J’ai senti le sol bouger sous quelque chose en moi.

Pas comme le vendredi d’avant. Pas comme un coup. Plutôt comme une vieille planche qui grince.

« Ah oui ? »

« Oui. Parce qu’après, ça faisait moins le bruit bizarre. »

« Quel bruit bizarre ? »

Il a essayé de l’imiter. C’était très mauvais.

J’ai souri malgré moi.

« D’accord. Alors on secouera un peu avant d’ouvrir. »

Il n’a rien répondu.

Mais il a recommencé à pousser le chariot.

Au rayon des biscuits, il a choisi les ronds sans hésiter.

Puis il a ajouté, après un silence :

« Les longs, c’est ceux que tu prends quand t’es triste. »

Je me suis arrêté.

« Ah bon ? »

Il a haussé les épaules.

« Oui. Tu les manges sans regarder. »

J’ai eu l’impression absurde d’être observé depuis des mois par un tout petit inspecteur.

Il n’avait pas tort.

Les soirs les plus vides, je mangeais n’importe quoi debout dans la cuisine, sans assiette, sans faim, juste pour faire quelque chose avec mes mains.

« Alors aujourd’hui, on prend les ronds », j’ai dit.

« Oui. Parce qu’aujourd’hui, faut pas trop être triste. »

Cette phrase, dans sa bouche, était à la fois minuscule et immense.

Je me suis entendu répondre d’une voix normale :

« Je vais essayer. »

Il m’a regardé.

« Pas juste essayer. Faire. »

J’ai baissé la tête comme un élève pris en faute.

« D’accord. Faire. »

On a continué les courses comme ça.

Les pommes. Le pain. Les yaourts.

À chaque rayon, il y avait une petite correction, un détail, une coutume que je ne connaissais pas.

« Pas celles-là, elles sont farineuses. »

« Maman prenait ce savon parce qu’il pique moins les mains. »

« Les compotes avec la grenouille, pas avec le lapin. Le lapin, il est nul. »

Il parlait d’elle sans pleurer.

Moi, j’écoutais sans me défendre.

Je crois que c’était nouveau pour nous deux.

Avant, dès qu’il la mentionnait, j’avais peur de ne pas savoir quoi faire de cette douleur-là.

Alors je répondais trop vite, ou trop doucement, ou pas du tout.

Je voulais éviter l’orage, et je ne voyais pas qu’à force d’éviter, je le laissais seul dessous.

Au rayon frais, il s’est arrêté net.

« Papa ? »

« Oui ? »

« Si je dis encore que maman faisait mieux, tu vas être fâché ? »

La question m’a coupé le souffle d’une manière plus nette qu’un cri.

Je me suis accroupi au bout de l’allée, entre les beurres et les desserts.

« Non. »

« Même si c’est vrai ? »

« Même si c’est vrai. »

Il a tripoté la fermeture de son manteau.

« Parce que parfois, je le pense très fort. Et après je crois que je te fais mal. »

Je n’ai pas répondu tout de suite.

J’ai regardé ses doigts, ses joues, ce visage qui avait encore tellement de bébé, et déjà tant de choses trop grandes pour lui.

« Oui », j’ai dit enfin. « Parfois, ça me fait mal. »

Ses yeux se sont remplis d’inquiétude.

J’ai posé ma main sur son bonnet.

« Mais tu sais quoi ? Ce n’est pas grave que ça me fasse mal. C’est normal. À toi aussi, ça te fait mal. On parle de quelqu’un qui nous manque. Ce ne serait pas très logique que ça fasse rien. »

Il a reniflé.

« Alors on peut le dire ? »

« On peut le dire. »

Il a attendu encore une seconde.

« Maman mettait toujours le fromage en dernier dans le chariot pour pas l’écraser. »

J’ai hoché la tête, très sérieusement.

« Information capitale. »

Il a presque souri.

On est arrivés à la caisse sans drame.

Rien qu’écrire cette phrase me donne encore envie de lever les bras comme après un exploit sportif.

La caissière a scanné les articles.

Noé surveillait la pâte à tartiner comme si quelqu’un pouvait la remplacer au dernier moment par un faux pot.

Quand tout a été rangé, il a posé ses deux mains sur le tapis roulant arrêté et il a demandé :

« Papa, la dame, elle vient encore ici ? »

J’ai compris tout de suite de quelle dame il parlait.

« Je ne sais pas. »

« J’aimerais lui dire merci. »

Je l’ai regardé.

« Toi ? »

« Oui. Elle t’a réparé un peu. »

J’ai ri, mais doucement.

« Un peu seulement ? »

« Oui. Après, c’est moi qui ai fait le reste. »

Là, je n’ai pas pu discuter.

En sortant, la pluie avait presque cessé.

Le parking brillait comme un vieux miroir sale, avec les lampadaires déjà allumés dedans.

On a marché jusqu’à la voiture, et je me suis surpris à redouter moins cet endroit.

Comme si quelque chose y avait été déposé la semaine précédente et ne m’écrasait plus autant.

Dans la voiture, avant de démarrer, Noé a demandé :

« On secoue le pot en rentrant ? »

« On secoue le pot en rentrant. »

« Et on mange les biscuits ronds ? »

« On mange les biscuits ronds. »

Il s’est attaché tout seul.

Puis il a murmuré, en regardant la vitre :

« On pourrait peut-être faire un vendredi. »

« On est vendredi. »

« Non. Un vrai. À nous. »

Je me suis tourné vers lui.

« C’est quoi, un vrai vendredi à nous ? »

Il a réfléchi avec tout son corps, les sourcils serrés, la bouche de côté.

« On fait les courses. Après on rentre. Après on mange un truc qui sent bon. Après on peut être tristes un petit peu. Mais pas tout. »

J’ai attendu la suite.

« Et après, on fait un truc pareil tous les vendredis. Comme ça, ça fait moins vide. »

Il venait de me décrire, avec ses mots de quatre ans, la naissance d’un rituel.

Pas pour remplacer.

Pas pour effacer.

Juste pour poser quelque chose là où le vide passait son temps à s’étendre.

« D’accord », j’ai dit. « On invente notre vendredi. »

À la maison, il a retiré ses bottes au milieu de l’entrée, comme toujours.

Il a couru jusqu’à la cuisine avant même que j’aie fini d’enlever mon manteau.

« Le pot ! »

J’ai sorti la pâte à tartiner.

Il m’a rappelé très gravement :

« Pas trop fort. Juste un peu. »

J’ai secoué le pot.

Une fois.

Puis deux.

« Comme ça ? »

« Oui. »

Je l’ai ouvert.

On a tous les deux tendu l’oreille.

« Ça a fait moins de bruit », a-t-il constaté.

« Tu vois. Ta mère savait des choses importantes. »

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