Je suis venue dire adieu à ma chatte, une autre a rouvert mon cœur

Je suis allée déposer les affaires de ma chatte morte au refuge. Et là, j’ai vu une vieille chatte faire quelque chose que je n’arrive toujours pas à oublier.

Il pleuvait depuis le matin.

Pas une grosse averse. Juste cette pluie régulière, grise, qui fatigue la journée avant même qu’elle commence vraiment.

J’étais assise dans ma voiture devant le refuge, les deux mains serrées sur le volant.

Sur le siège passager, il y avait un carton.

Dans ce carton, il y avait toute la petite vie de Nina.

Sa gamelle avec le bord usé.

Sa souris en tissu presque défaite.

Et sa couverture grise, celle sur laquelle elle pétrissait tous les soirs avant de venir se rouler contre moi sur le canapé.

J’avais mis trois mois à apporter ce carton jusque-là.

Trois mois depuis sa mort.

Et, pendant tout ce temps, je n’arrivais toujours pas à traverser mon appartement sans regarder l’endroit, dans la cuisine, où elle m’attendait le matin.

Il m’arrivait encore de me réveiller à cinq heures, simplement parce que mon corps se souvenait d’elle avant ma tête.

Et quand je rentrais chez moi, le silence était tellement lourd que j’entendais le ronronnement du frigo dès l’entrée.

Les gens qui n’ont jamais vraiment aimé un animal disent souvent :

« Ce n’était qu’un chat. »

Parfois ils le disent gentiment.

Je crois que c’est presque pire.

Nina avait été là pendant mon divorce.

Elle avait été là pendant les années où mon fils était parti vivre loin et s’était construit sa vie de son côté.

Elle avait été là pendant ces longues soirées où personne n’appelait et où la télévision faisait juste un peu de bruit pour remplir le vide.

C’était le seul être vivant chez moi qui avait encore besoin de moi tous les jours.

Donne-moi à manger.

Assieds-toi là.

Ne tarde pas trop à rentrer.

Quand elle est morte, l’appartement n’a pas seulement paru vide.

Il m’a paru terminé.

C’est le mot qui revenait sans cesse dans ma tête.

Terminé.

Comme si cette partie de ma vie s’était refermée pour de bon.

Je m’étais répété que j’étais trop vieille pour recommencer avec un autre animal.

Trop vieille pour m’attacher encore.

Trop vieille pour revivre un chagrin pareil.

Je l’ai même dit à voix haute plusieurs fois en faisant la vaisselle, comme si le fait de l’entendre pouvait le rendre vrai.

Plus d’animal.

Plus de peine.

Plus jamais ce silence-là.

Alors j’ai pris le carton, j’ai traversé la pluie et je suis entrée avant de changer d’avis.

À l’intérieur, il faisait chaud et il y avait du monde.

Ça sentait les manteaux mouillés, le désinfectant et les boîtes de pâtée.

Au fond, un chien a aboyé deux fois, puis plus rien.

Un chaton miaulait d’une petite voix fine, presque râpeuse, le genre de son qui vous serre le cœur.

Une bénévole à l’accueil m’a adressé un sourire fatigué et m’a montré une étagère où l’on pouvait poser les dons.

J’ai déposé les affaires de Nina.

Puis je me suis retournée pour repartir.

C’est là que je l’ai vue.

Une vieille chatte, dans une cage du bas, tout au fond.

Le genre de cage devant laquelle les gens passent sans vraiment s’arrêter.

Elle avait le poil clairsemé par endroits, une moustache tordue, un bout d’oreille manquant et les yeux un peu voilés, des yeux qui la faisaient paraître encore plus âgée.

Elle n’était pas belle.

Même pas attendrissante au sens où on l’entend d’habitude.

Elle avait juste l’air usée.

Usée et oubliée.

Sur la fiche, il y avait écrit : Lucette.

À l’autre bout de la cage, il y avait un tout petit chaton.

Un bout de rien, maigre, tremblant, avec plus d’os que de chair.

Il tremblait tellement que tout son corps bougeait.

Lucette n’avait qu’une seule couverture.

Une couverture fine, délavée, toute plate à force d’avoir servi.

Je me suis arrêtée net.

Quelque chose dans cette scène m’a retenue.

Lucette a regardé le chaton.

Puis elle a baissé les yeux vers sa couverture.

Très lentement, comme si chaque geste lui coûtait, elle a accroché le bord avec sa patte et l’a tiré vers lui.

La couverture s’est coincée au milieu.

Elle a tiré encore.

Puis encore.

Jusqu’à ce que la couverture soit sous le chaton et plus sous elle.

Et ensuite, après avoir abandonné le seul coin un peu doux qu’elle avait, elle s’est levée et s’est couchée contre lui.

Pas sur la couverture.

À côté.

Juste assez près pour le réchauffer.

Je ne sais pas combien de temps je suis restée là.

Mais je sais qu’à ce moment-là, j’ai cessé de respirer une seconde.

Parce que ce geste, je le connaissais.

C’était Nina.

Pas au sens littéral.

Je n’ai pas cru qu’elle m’était revenue.

Mais j’ai reconnu cette manière d’aimer sans bruit.

Nina faisait ça avec moi depuis des années.

Les nuits où je n’arrivais pas à dormir, elle quittait son fauteuil préféré pour venir se coucher sur moi.

Le jour où mon fils est parti vivre à l’autre bout du pays et où j’ai pleuré dans la salle de bain, elle est restée devant la porte jusqu’à ce que je sorte.

Et quand je restais trop longtemps dans le noir, sans bouger, elle venait s’installer près de moi comme pour me rappeler que j’étais encore là.

En regardant Lucette renoncer à son seul confort pour un plus petit qu’elle, j’ai senti quelque chose se fissurer en moi.

J’étais persuadée que le deuil voulait dire que l’amour était fini.

Qu’après la perte, il ne restait plus que les souvenirs, les habitudes et le silence.

Mais cette vieille chatte, que personne ne regardait, était en train de me prouver le contraire.

L’amour était encore là.

Il lui fallait juste un endroit où aller.

Je me suis accroupie devant sa cage.

Mes genoux n’étaient pas ravis, mais tant pis.

Lucette a levé la tête vers moi.

Elle n’a pas miaulé.

Elle n’a pas gratté les barreaux.

Elle m’a juste regardée avec ses yeux fatigués, comme si elle avait vécu assez longtemps pour ne plus trop attendre grand-chose.

J’ai glissé mes doigts entre les barreaux.

Et j’ai murmuré :

« Si je te ramène chez moi, il faut que tu saches que je ne vais pas très bien. »

Ma voix a tremblé sur la fin.

Lucette s’est approchée et a frotté sa joue contre ma main.

C’était tout.

Pas de miracle.

Pas de grand moment.

Juste une vieille chatte qui acceptait encore de faire confiance.

Je me suis mise à pleurer là, au milieu du refuge.

Pas de jolies larmes discrètes.

Non.

Le genre de larmes qui secouent les épaules et vous font couler le nez.

Une bénévole a jeté un coup d’œil vers moi, puis a eu la délicatesse de regarder ailleurs.

J’étais venue pour me débarrasser des affaires de Nina parce que je croyais que les garder m’empêchait d’avancer.

Mais peut-être que je m’étais trompée depuis le début.

Peut-être que l’amour laisse des choses derrière lui pour une raison.

Pas pour nous enfermer dans le passé.

Mais pour nous aider à reconnaître l’endroit où il doit aller ensuite.

Le soir même, j’ai ramené Lucette chez moi dans une caisse de transport qu’on m’avait prêtée.

J’ai posé l’ancienne couverture grise de Nina par terre, près du canapé, puis j’ai ouvert la petite porte en métal.

Lucette est sortie lentement.

Elle était raide des hanches, prudente, mais calme.

Elle a longtemps reniflé la couverture.

Puis elle a tourné une fois sur elle-même, s’est couchée dessus et a laissé échapper un souffle si profond qu’on aurait dit qu’elle le retenait depuis des années.

Je me suis assise à côté d’elle, par terre, et j’ai pleuré encore.

Pas parce que Nina me manquait moins.

Elle me manquera toujours.

Mais parce que, pour la première fois depuis sa mort, mon appartement ne me semblait plus terminé.

Il me semblait vivant.

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