La Petite Chatte Qui Déposait Ses Cadeaux Devant Une Porte Fermée

Chaque matin, la petite chatte laissait un nouveau cadeau devant ma porte, comme si l’amour pouvait ouvrir ce que mon chagrin gardait fermé.

La première fois, j’ai souri.

Devant la porte de ma chambre, il y avait une petite souris en tissu.

Le lendemain, c’était un bouchon de bouteille.

Puis un ticket de caisse froissé.

Puis une de mes chaussettes.

Au bout d’une semaine, il y avait chaque matin un petit tas bien rangé devant ma porte. Presque comme une offrande. Comme si quelqu’un avait préparé une place pour une personne qui ne venait jamais.

Prune ne faisait pas ça pour jouer.

Elle voulait entrer.

Pas seulement dans ma chambre.

Dans le monde de Marcel.

Marcel était déjà vieux quand j’ai recueilli Prune. Je l’avais trouvée près du local à poubelles de ma résidence, derrière les bacs, maigre comme tout, avec une oreille un peu fendue et ce regard méfiant des chats qui n’ont pas encore décidé si les humains sont bons ou dangereux.

Marcel, lui, avançait déjà doucement.

Il dormait beaucoup. Il mangeait moins. Parfois, il restait si immobile sur mon lit que je m’arrêtais au milieu de la journée pour vérifier si son ventre bougeait encore.

Prune était tout l’inverse.

Elle transformait tout en jeu. Une poussière sur le sol. Le cordon de mon sweat. Une ombre sur le mur.

Et Marcel.

C’était bien là le problème.

Elle l’adorait.

Elle le suivait d’une pièce à l’autre comme s’il détenait une réponse importante. Elle lui donnait des petits coups de tête. Elle se roulait près de lui. Elle voulait dormir contre lui dès qu’il fermait les yeux.

Marcel ne la détestait pas.

Il n’avait simplement plus la force.

Alors, le soir, je prenais Marcel avec moi dans la chambre et je fermais la porte.

Cette pièce était devenue son coin calme.

Peut-être le mien aussi.

Je me disais que je le protégeais.

Mais ce n’était pas toute la vérité.

J’ai la quarantaine passée. Je vis seule. Je travaille souvent depuis ma table de cuisine. Certains jours, je parle plus à mes chats qu’à des êtres humains.

Après ma séparation, puis le décès de ma mère quelques mois plus tard, mon appartement n’a plus eu la même taille.

Il était devenu plus petit.

Plus silencieux.

Réduit à des habitudes que je pouvais maîtriser.

Le café.

Les mails.

La vaisselle.

Marcel sur le lit.

Et puis Prune était arrivée dans tout ça comme une petite tornade avec des pattes.

Chaque soir, quand je fermais la porte de la chambre, je l’entendais un instant de l’autre côté.

Elle ne grattait pas.

Elle ne miaulait pas.

Elle bougeait seulement, doucement, comme si elle cherchait quoi faire de son amour.

Le matin, je trouvais un nouveau cadeau.

Un bout de ficelle.

Une boule de papier.

Un petit oiseau en feutrine qu’elle aimait plus que tous ses jouets.

C’était attendrissant.

Bien sûr que c’était attendrissant.

Mais ça faisait mal aussi.

Parce que chaque petit objet semblait dire la même chose.

Laisse-moi l’aimer, moi aussi.

Puis Marcel a commencé à aller moins bien.

Pas d’un coup. Non.

C’est venu par petits signes.

Il laissait de la nourriture dans sa gamelle. Il ne montait plus sur la chaise près de la fenêtre. Il mettait plus de temps à se lever. Un soir, je l’ai pris dans mes bras et j’ai eu peur en sentant comme il était devenu léger.

La vétérinaire a parlé avec beaucoup de douceur.

Trop de douceur.

Je suis rentrée avec Marcel dans sa caisse, posée sur le siège passager. Une phrase tournait dans ma tête.

Il faut surtout qu’il soit bien.

Ce soir-là, je l’ai porté jusqu’à ma chambre et j’ai refermé la porte, comme d’habitude.

Mais je n’ai pas dormi.

Marcel était couché contre moi. Son souffle était court. Je gardais une main sur son dos, comme si ma paume pouvait le retenir encore un peu.

De l’autre côté de la porte, il n’y avait aucun bruit.

Et c’est ça qui m’a brisée.

Pas un bouchon qui roule.

Pas une petite patte sur le parquet.

Pas un jouet poussé contre le mur.

Rien.

Au matin, j’ai ouvert la porte.

Et j’ai senti ma gorge se serrer.

Prune avait traîné devant la chambre tout ce qu’elle aimait.

La souris en tissu sans queue.

La ficelle rouge qu’elle avait volée dans ma boîte à couture.

Le bouchon tordu.

Le petit oiseau en feutrine.

Mon autre chaussette.

Et tout en haut du tas, il y avait le vieux foulard à carreaux de Marcel.

Je l’avais rangé dans un tiroir plusieurs semaines plus tôt, parce qu’il ne le portait plus.

Je suis restée debout, sans bouger.

Puis je me suis assise par terre et j’ai pleuré si fort que Prune a reculé. Elle m’a regardée comme si elle croyait avoir fait une bêtise.

Mais elle n’avait rien fait de mal.

C’était moi.

Tout ce temps, j’avais cru protéger Marcel d’elle.

En réalité, je me protégeais moi-même.

D’un autre attachement.

D’un autre petit cœur qui allait souffrir quand le sien s’arrêterait.

Tant que Prune restait derrière la porte, le chagrin restait plus petit.

C’est ce que je voulais croire.

Le soir même, Marcel arrivait à peine à lever la tête.

Prune s’est assise devant la porte de la chambre.

Sans un bruit.

Je suis restée longtemps à l’écouter ne rien faire.

Puis je me suis levée.

Et j’ai ouvert.

Elle n’est pas entrée en courant.

C’est ce dont je me souviens le plus.

Elle a avancé lentement, avec prudence. Comme si elle avait compris que ce n’était pas un jeu.

Elle m’a regardée.

Puis elle a regardé Marcel.

Ensuite, elle a sauté sur le lit et s’est couchée près de son dos. Pas trop près. Pas comme d’habitude. Juste là.

Au bout d’une minute, Marcel a tourné la tête.

Très doucement, il s’est penché vers elle.

Et il a touché son nez avec le sien.

C’est tout.

Pas de miracle.

Pas de grand moment comme dans les films.

Juste un vieux chat fatigué et une jeune chatte qui avait attendu devant la porte, nuit après nuit, avec tout ce qu’elle possédait.

Marcel est parti deux jours plus tard.

Il n’était pas seul.

Pendant trois matins, Prune a encore déposé des jouets devant ma porte.

Le quatrième matin, il n’y avait rien.

Seulement Prune.

Roulée en boule sur le seuil.

Elle attendait que j’ouvre.

Alors j’ai ouvert.

Et cette fois, j’ai laissé la porte ouverte.

Prune est entrée, a sauté sur le côté du lit où Marcel dormait toujours, a tourné une fois sur elle-même, puis s’est couchée.

Comme si, enfin, elle n’avait pas seulement été invitée dans une chambre.

Mais dans ce qui restait de ma vie.

Avant, je pensais qu’aimer, c’était protéger ce qui était fragile.

Aujourd’hui, je crois que parfois, aimer, c’est ouvrir la porte avant qu’il ne soit trop tard.

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