Le Garçon qui Déplaça Trois Tonnes de Gravier pour Sauver un Vieux Chat

Quand ce garçon m’a proposé de déplacer trois tonnes de gravier pour trente euros, j’ai cru qu’il se moquait de moi. Puis j’ai vu le chat.

Il devait avoir dix-sept ans.

Pas plus.

Il se tenait devant mon portail avec une vieille brouette, un tee-shirt trop grand et des chaussures usées jusqu’à la corde.

« Trente euros ? » ai-je demandé. « Pour tout ce tas-là ? »

Il a regardé les graviers devant mon garage.

« Oui, monsieur Delorme. Je peux les mettre derrière la maison. Je ferai propre. »

Je me suis presque mis à rire.

Le livreur s’était trompé d’endroit. Trois tonnes de graviers décoratifs avaient été déposées juste devant mon garage, en plein milieu du passage.

Moi, j’avais soixante et onze ans.

Ancien chef de chantier.

Des genoux en mauvais état.

Et de moins en moins de patience pour les problèmes des autres.

« Tu t’appelles comment ? »

« Bastien. »

Il ne baissait pas les yeux. Mais il avait quelque chose de tendu dans le visage. Comme un gamin qui n’a pas le droit d’échouer.

« Tu sais ce que ça représente, trois tonnes ? »

« Oui, monsieur. »

« Non. Tu crois savoir. Ce n’est pas pareil. »

Il n’a pas répondu.

Puis il a désigné une vieille caisse de transport posée près du muret.

« Est-ce que je peux la mettre à l’ombre, sur vos marches ? Juste le temps de travailler. Il y a Marius dedans. »

« Marius ? »

Il s’est penché et a tourné la caisse vers moi.

À l’intérieur, il y avait un gros chat gris, au poil long et sale. Une patte arrière était entourée d’un bout de tissu. Il respirait faiblement. Ses yeux jaunes se sont entrouverts, puis refermés aussitôt.

Je n’ai rien dit.

Bastien a murmuré :

« Je l’ai trouvé ce matin près du fossé, derrière les garages. Il ne pouvait plus bouger. Le cabinet vétérinaire peut le soigner, mais il faut payer les premiers soins. Il me manque encore beaucoup. »

Je l’ai fixé.

« Et tu penses régler ça avec trente euros ? »

Il a serré la poignée de la brouette.

« C’est toujours trente euros de plus. »

Cette phrase m’a agacé.

Pas parce qu’elle était bête.

Parce qu’elle était courageuse.

Et le courage des autres, quand on est devenu amer, ça dérange.

J’ai ouvert le portail.

« Très bien. Mais je te préviens, je paie quand le travail est fini. Pas avant. »

« D’accord. Merci, monsieur. »

Il a posé la caisse sur mes marches, tout doucement, comme s’il portait un enfant endormi.

Puis il s’est mis au travail.

Je suis rentré dans la maison.

Je me suis servi un café.

Je me suis installé derrière la fenêtre du salon, bien décidé à le voir abandonner au bout de vingt minutes.

Il n’a pas abandonné.

Bastien remplissait la brouette sans la charger trop haut. Il poussait jusqu’au fond du jardin, vidait les pierres, revenait, recommençait.

Encore.

Encore.

Encore.

Ses bras tremblaient.

Son dos se courbait.

Par moments, il s’arrêtait près de la caisse, ouvrait la grille et faisait couler quelques gouttes d’eau dans la gueule de Marius avec le bouchon d’une bouteille.

Il ne se reposait pas vraiment.

Il vérifiait le chat.

Puis il retournait aux pierres.

Au bout d’un moment, j’ai senti quelque chose bouger en moi.

Ma femme aurait déjà été dehors.

Elle aurait apporté de l’eau, une serviette propre, quelque chose à manger pour le chat.

Elle avait ce défaut-là, selon moi.

Elle voyait toujours celui que personne ne voyait.

Un chat perdu.

Un voisin seul.

Un gamin trop maigre qui disait que tout allait bien.

Elle est partie depuis six ans.

Depuis, ma maison est rangée.

Propre.

Silencieuse.

Beaucoup trop silencieuse.

Je me suis levé.

Dans la cuisine, j’ai rempli un bol d’eau fraîche. J’ai fouillé dans un placard et j’ai trouvé une petite boîte de pâtée pour chat, oubliée là depuis des années.

Quand je suis sorti, Bastien poussait une nouvelle brouette. Il avait le visage rouge, les mains abîmées, mais il avançait encore.

« Pause », ai-je dit.

Il a secoué la tête.

« Je peux continuer. »

« Je n’ai pas demandé ton avis. Pause. »

Il est venu s’asseoir sur la première marche, sans oser poser ses mains sur son pantalon.

Je me suis agenouillé devant la caisse.

« Alors, Marius… voyons voir. »

Le chat a ouvert les yeux.

J’ai glissé un peu de pâtée sur une petite assiette et je l’ai approchée. Il n’a presque pas mangé. Mais il a léché la sauce.

Puis il a poussé sa tête contre mes doigts à travers la grille.

Ce simple geste m’a coupé la respiration.

Un animal blessé.

Sale.

Abandonné.

Et pourtant encore capable de faire confiance.

Bastien m’a regardé.

« Il est gentil, hein ? »

J’ai avalé ma salive.

« Oui. Il est gentil. »

« Je ne pouvais pas le laisser là-bas. Même si ce n’est qu’un chat de rue. »

Je l’ai regardé longtemps.

« Justement », ai-je dit. « Ce n’est jamais “qu’un” chat. »

Il a baissé la tête.

Je crois qu’il pleurait déjà un peu.

Mais il s’est relevé.

« Il faut que je finisse. »

Quand le dernier tas de graviers a disparu de devant mon garage, le soir approchait.

Bastien avait même passé le balai sur les dalles. Pas parfaitement. Mais avec soin.

Il est venu vers moi, épuisé.

« C’est fini, monsieur Delorme. »

J’ai sorti mon portefeuille.

Il attendait trente euros.

Je lui en ai tendu deux cent cinquante.

Il a reculé comme si je l’avais insulté.

« Non. On avait dit trente. »

« Je sais ce qu’on avait dit. »

« Je ne veux pas qu’on ait pitié de moi. »

Ma voix est sortie plus dure que prévu.

« Ce n’est pas de la pitié. C’est un vrai salaire pour un vrai travail. Tu as travaillé mieux que beaucoup d’adultes que j’ai connus. Alors tu prends. »

Ses lèvres ont tremblé.

« Les soins coûtent deux cent quarante euros », a-t-il soufflé. « Je voulais juste lui donner une chance. Je ne savais pas comment faire autrement. »

À cet instant, j’ai eu honte.

Honte de l’avoir jugé.

Honte d’avoir pensé qu’il voulait gagner un peu d’argent facile.

Honte d’être devenu ce vieux type derrière sa fenêtre, plus prompt à critiquer qu’à tendre la main.

J’ai pris mes clés.

« Prends la caisse. On va au cabinet vétérinaire. »

Bastien a cligné des yeux.

« Mais l’argent… »

« Tu le gardes. Pour la nourriture, la litière, et tout ce dont Marius aura besoin quand il rentrera chez toi. »

Dans la voiture, il n’a presque pas parlé.

Il gardait une main contre la grille de la caisse.

Marius respirait doucement.

Plus tard, on m’a dit qu’il s’en sortirait. Sa patte mettrait du temps à guérir. Il boiterait peut-être toujours un peu.

Bastien a pleuré pour de bon.

Moi, j’ai regardé ailleurs.

Par pudeur.

Quelques semaines plus tard, il est revenu.

Sans brouette.

Avec Marius dans les bras.

Le chat était plus maigre, tondu par endroits, mais bien vivant. Il a marché lentement jusqu’à moi, avec sa petite patte raide, et il a frotté sa tête contre ma chaussure.

J’ai ri.

Un vrai rire.

Le premier depuis longtemps.

Depuis ce jour, il y a toujours un bol d’eau devant ma porte.

Je ne peux pas sauver tout le monde.

Je le sais bien.

Mais ma femme avait raison.

Celui qu’on voit aujourd’hui, on peut peut-être l’aider aujourd’hui.

Et parfois, il suffit d’un garçon aux mains abîmées et d’un vieux chat cabossé pour rappeler à un vieil homme que le monde n’est pas encore perdu.

Clique sur le bouton ci-dessous pour lire la suite de l’histoire.

Retour en haut