Trente motards jugés dangereux s’arrêtent devant un carambolage… onze minutes plus tard, les secours découvrent l’impensable.

Trente motards que tout le monde prenait pour des voyous se sont arrêtés devant un carambolage — onze minutes plus tard, les secours sont restés sans voix

Le poing de Patrick s’est levé dans l’air.

Pas un mot.

Pas un coup de klaxon.

Juste ce poing énorme, tatoué, au-dessus de son épaule.

Et derrière lui, trente motos ont ralenti presque en même temps.

Nous roulions sur l’autoroute, quelque part entre Clermont-Ferrand et le sud de l’Auvergne, quand nous avons aperçu les voitures en travers des voies.

Un utilitaire couché sur le flanc.

Une berline écrasée contre la glissière.

Une autre voiture tournée dans le mauvais sens.

Des morceaux de plastique éparpillés partout.

Et surtout, cette immobilité étrange qu’on reconnaît immédiatement quand on a travaillé aux urgences.

Je m’appelle Marie Lefèvre.

J’ai cinquante-deux ans.

Je suis infirmière depuis presque trente ans et, ce dimanche-là, j’étais la huitième moto de la formation.

La seule femme du groupe.

Notre club s’appelle Les Compagnons de la Route.

Un petit groupe indépendant, créé à la fin des années 1980 par quelques ouvriers, anciens militaires, artisans, chauffeurs routiers et mécaniciens qui voulaient simplement continuer à rouler ensemble le dimanche.

Vu de l’extérieur, je reconnais que nous n’inspirons pas forcément confiance.

Vestes de cuir usées.

Grosses bottes.

Barbes grises.

Bras tatoués.

Motos bruyantes.

Certains d’entre nous ont cette tête que les gens regardent discrètement au péage avant de remonter leur vitre.

Et Patrick, que tout le monde surnomme « Padre », est probablement le pire.

Soixante-deux ans.

Un mètre quatre-vingt-dix.

Le crâne rasé.

Une barbe poivre et sel jusqu’au haut de la poitrine.

Des tatouages anciens qui couvrent ses deux avant-bras.

Une voix si grave qu’on dirait qu’il parle depuis le fond d’une cave.

Le genre d’homme qu’une vieille dame évite instinctivement dans un parking souterrain.

Ce dimanche-là, pourtant, c’était exactement l’homme que vous auriez voulu voir arriver si vous étiez coincé dans l’une de ces voitures.

Patrick a arrêté sa moto sur la bande d’arrêt d’urgence.

Nous avons tous fait pareil.

Trente béquilles ont claqué presque ensemble.

Puis il a fait trois gestes avec la main.

Pas de panique.

Pas de discussion.

Chacun savait ce qu’il avait à faire.

Parce que cette scène, aussi terrible soit-elle, nous l’avions répétée des dizaines de fois.

Depuis quinze ans.

Chez nous, cela s’appelle le protocole « On s’arrête ».

Le principe tient en une phrase.

Si quelqu’un est en détresse sur la route, on ne passe pas notre chemin.

Jamais.

C’est Patrick qui avait imposé cette règle.

Et pour comprendre pourquoi, il faut revenir plus de trente ans en arrière.

À l’époque, il avait à peine trente ans.

Il travaillait comme infirmier militaire.

Une nuit, pendant une mission à l’étranger, un véhicule de son unité avait eu un accident loin du poste médical.

Quatre de ses camarades avaient été grièvement blessés.

Patrick était arrivé trop tard.

Il ne racontait presque jamais cette histoire.

Même entre nous.

Il disait seulement :

— Ce jour-là, j’ai compris qu’on peut passer toute sa vie à regretter cinq minutes.

Alors, des années plus tard, lorsqu’il avait rejoint notre club de motards, il avait commencé à glisser des trousses de premiers secours dans les sacoches.

Puis il nous avait obligés à suivre des formations.

Au début, certains avaient râlé.

« On est là pour rouler, pas pour jouer aux ambulanciers. »

Patrick n’avait pas élevé la voix.

Il avait simplement répondu :

— Vous voulez porter notre écusson ? Alors vous vous arrêtez.

Peu à peu, tout le monde avait suivi.

Les plus jeunes.

Les anciens.

Le boulanger.

Le maçon.

Le retraité.

Le chauffeur de bus.

Le garagiste.

Et moi.

Tous les deux ans, on recommençait.

Sécuriser une zone.

Appeler les secours.

Éviter qu’un deuxième accident se produise.

Rassurer les victimes.

Ne pas déplacer quelqu’un inutilement.

Savoir reconnaître ce qu’on pouvait faire et surtout ce qu’on ne devait pas faire.

Ce n’était pas spectaculaire.

Ça ne faisait pas de belles photos.

Mais Patrick répétait toujours :

— Le courage, ce n’est pas courir partout. Le courage, c’est rester calme quand les autres paniquent.

Ce dimanche de septembre, son enseignement a pris tout son sens.

Il devait être un peu avant seize heures.

Le carambolage venait probablement de se produire.

Quatorze véhicules étaient impliqués.

Les voitures arrivaient encore derrière nous à pleine vitesse.

La première urgence n’était donc pas médicale.

C’était d’empêcher qu’une quinzième voiture vienne percuter les autres.

Huit motards sont repartis immédiatement vers l’arrière.

Ils ont installé des triangles.

Ils ont fait ralentir les automobilistes.

D’autres ont laissé leurs motos, feux allumés, suffisamment loin de la zone pour rendre l’accident visible.

Deux hommes ont appelé les services d’urgence.

L’un d’eux, Gérard, avait travaillé toute sa vie dans un centre d’appels de secours avant de prendre sa retraite pour s’occuper de sa mère.

Il n’a pas dit :

« Il y a eu un gros accident. »

Il a donné la position.

Le nombre approximatif de véhicules.

Le nombre de personnes visibles.

L’état des voies.

La présence d’un véhicule couché.

Les accès possibles.

Pendant ce temps, six d’entre nous ont avancé vers les voitures les plus endommagées.

Patrick.

Michel, soixante-neuf ans, ancien médecin urgentiste.

Jean-Pierre, ancien pompier volontaire.

Alain, secouriste dans une association locale pendant vingt ans.

Moi.

Et Luc.

Luc, quarante-quatre ans, couvreur.

Cent quinze kilos.

Deux boucles d’oreille.

Un tatouage de crâne sur l’avant-bras.

Et un cœur tellement tendre qu’il nourrit en cachette les chats errants derrière son atelier.

Nous sommes arrivés devant une petite voiture rouge immobilisée dans le terre-plein.

À l’intérieur, une femme d’une trentaine d’années était affaissée contre son siège.

À l’arrière, un petit garçon pleurait dans son siège auto.

Je me suis approchée de la conductrice.

Luc a regardé l’enfant.

Il m’a demandé :

— Je le prends ?

J’ai secoué la tête.

— Attends. On vérifie d’abord.

Le garçon bougeait.

Il parlait.

Il ne semblait pas avoir de blessure visible.

Mais il était terrorisé.

La vitre arrière était intacte.

Luc a réussi à ouvrir la portière.

Il s’est penché.

Et là, j’ai entendu ce grand bonhomme tatoué parler avec une voix que je ne lui connaissais presque pas.

— Salut, champion. Moi, c’est Luc. Tu sais quoi ? J’ai une fille qui déteste les épinards. Toi aussi ?

Le garçon a cessé de crier pendant une seconde.

— Oui…

— Ah. Alors on a déjà un point commun.

Il a continué à lui parler pendant que je m’occupais de sa mère.

Quelques minutes plus tard, lorsque nous avons pu sortir le petit en sécurité, Luc l’a enveloppé dans une couverture.

Il s’est assis avec lui sur l’herbe, à bonne distance des véhicules.

L’enfant tremblait encore.

Luc aussi, un peu.

Mais il faisait semblant de rien.

— Tu aimes les dinosaures ?

Le garçon a hoché la tête.

— Moi aussi. Mais seulement ceux qui ne mangent pas les couvreurs.

Le petit a presque souri.

C’est à cet instant que j’ai regardé autour de moi.

Et j’ai compris ce que nous étions en train de faire.

À cinquante mètres, Patrick et Michel s’occupaient d’un homme inconscient près de l’utilitaire.

Un peu plus loin, Jean-Pierre maintenait la tête d’une dame âgée qui se plaignait du cou.

Deux autres motards couvraient un couple avec des couvertures de survie.

Gérard parlait encore au téléphone avec les secours.

Et au milieu de tout cela, les autres motards bloquaient la circulation.

Pas de cris.

Pas de gestes inutiles.

Pas de vidéos.

Un automobiliste avait sorti son téléphone pour filmer.

Bernard, soixante-sept ans, ancien facteur, s’était approché de lui.

Je m’attendais à l’entendre l’engueuler.

Il lui avait simplement dit :

— Monsieur, si c’était votre femme dans cette voiture, vous voudriez qu’on filme ou qu’on aide ?

L’homme avait baissé son téléphone.

Puis il avait demandé :

— Je peux faire quelque chose ?

Bernard lui avait donné deux bouteilles d’eau.

— Tenez. Apportez-les aux gens assis là-bas.

C’est comme ça que la scène a changé.

Des automobilistes qui, quelques minutes plus tôt, nous regardaient comme si nous étions une bande de voyous ont commencé à aider.

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