Maya venait de déposer cinq chiots tremblants sur le seul morceau de béton encore sec lorsqu’elle s’est retournée vers l’eau.
Pendant une seconde, j’ai cru qu’elle avait perdu la tête.
Ses pattes avant ne frappaient plus la surface avec la même force. Son pelage brun était plaqué contre ses côtes, sa poitrine blanche disparaissait presque entièrement chaque fois qu’une vague de boue passait devant elle, et sa respiration était si rauque que je pouvais l’entendre depuis notre barque.
Pourtant, elle avançait déjà vers la rue engloutie.
— Elle retourne là-bas, ai-je murmuré.
Personne ne m’a répondu.
Les cinq chiots étaient serrés les uns contre les autres sur une dalle inclinée, juste devant le panneau à moitié immergé d’une petite salle paroissiale abandonnée, à quelques kilomètres de Montauban.
Trois étaient bruns comme leur mère.
Deux étaient noirs avec de petites pattes blanches.
Ils ne devaient pas avoir plus de quatre semaines.
La chienne était montée sur la dalle quelques secondes plus tôt. Elle avait touché chaque petit du bout du museau.
Un.
Deux.
Trois.
Quatre.
Cinq.
Puis elle avait levé la tête vers les bâtiments noyés derrière elle.
Et elle était repartie.
Je m’appelle Élodie Martin.
À trente-neuf ans, j’avais déjà passé près de dix ans à intervenir lors d’inondations, d’incendies et d’évacuations d’animaux domestiques.
J’avais récupéré des chiens coincés dans des greniers.
Des chats réfugiés sur des voitures.
Des chevaux enfermés dans des prés devenus des lacs.
Mais je n’avais encore jamais vu une mère organiser seule l’évacuation de ses propres petits.
La pluie avait commencé deux jours plus tôt.
Au début, personne ne s’était vraiment inquiété. Les fossés débordaient, les champs se gorgeaient d’eau, quelques routes secondaires avaient été coupées.
Puis, dans la nuit, tout avait changé.
Un ruisseau normalement calme était devenu un courant brun et rapide.
Les rues basses avaient disparu.
Des poubelles, des planches, des morceaux de clôture et même des chaises de jardin dérivaient entre les maisons.
Notre équipe avait reçu plusieurs signalements concernant des animaux coincés près d’un ancien bâtiment associatif.
Lorsque nous étions arrivés, nous avions aperçu une chienne nageant avec quelque chose dans la gueule.
Au début, j’avais cru qu’elle transportait un chiffon.
Puis le petit corps avait bougé.
C’était un chiot.
Elle avait atteint la dalle, posé le bébé auprès des autres, puis s’était retournée.
Quelques minutes plus tard, elle était revenue avec un autre.
C’est là que nous avions compris.
Le premier chiot que nous avions vu n’était pas le premier.
C’était déjà le troisième trajet.
Avant même que notre barque n’arrive, cette chienne avait trouvé un point légèrement plus haut et avait commencé à transporter sa portée, bébé après bébé.
Elle ne savait pas que des secours approchaient.
Elle ne savait pas que quelqu’un l’observait.
Elle ne cherchait pas à impressionner qui que ce soit.
Elle savait seulement une chose.
L’endroit où elle avait caché ses petits était en train de disparaître sous l’eau.
Au cinquième passage, son corps commençait à lâcher.
Elle dérivait parfois de plusieurs mètres avant de réussir à reprendre sa trajectoire.
Une planche flottante l’avait heurtée au flanc et l’avait presque retournée.
Mais elle n’avait pas ouvert la gueule.
Le chiot était resté parfaitement maintenu entre ses mâchoires.
Quand elle avait enfin atteint la dalle, elle avait poussé le petit contre les quatre autres.
Puis elle était restée debout au-dessus d’eux, tremblante.
Marc, qui conduisait la barque, avait soufflé :
— Reste avec eux, ma belle. C’est fini.
Maya avait reniflé chaque chiot.
Puis elle avait regardé derrière elle.
Son regard s’était fixé sur un vieux local de stockage dont le toit dépassait encore de l’eau.
J’avais senti mon ventre se nouer.
— Il y en a encore un.
La chienne avait plongé dans l’eau pour la sixième fois.
Marc voulait approcher immédiatement.
Je lui ai demandé de rester légèrement en retrait.
Une mère paniquée pouvait fuir devant des inconnus.
Et si un chiot était encore caché quelque part, nous devions comprendre où elle allait.
Nous avons attendu.
Trente secondes.
Puis une minute.
Toujours rien.
Les cinq petits avaient commencé à couiner.
Leurs voix étaient faibles, presque couvertes par le bruit du courant.
Puis, derrière une clôture renversée, une tête brune est apparue.
Maya revenait.
Elle avait un petit chiot noir dans la gueule, avec une tache blanche sous le menton.
Cette fois, elle semblait presque entièrement engloutie.
Ses pattes arrière ne l’aidaient plus beaucoup.
Le courant poussait son corps de côté.
Seuls son museau, ses yeux et le chiot restaient clairement visibles.
Marc a démarré doucement le moteur.
— Là, on y va.
Nous nous sommes placés légèrement en aval pour ne pas envoyer de vague vers elle.
Maya nous avait vus.
Mais elle continuait à viser la dalle.
Elle ne comprenait pas que nous étions là pour l’aider.
Elle savait seulement que cinq bébés l’attendaient d’un côté et qu’un sixième se trouvait encore dans sa gueule.
À mi-chemin, sa tête a disparu sous l’eau.
Pendant une seconde interminable, seul le chiot est resté visible.
Puis elle a refait surface en toussant.
Elle a donné encore quelques coups de pattes.
Elle a essayé d’avancer.
Son corps n’en pouvait plus.
Marc a accéléré juste assez pour rapprocher la barque.
— On ne va pas la laisser finir ça toute seule.
Je me suis agenouillée au bord avec une grande serviette roulée comme une sangle.
Sophie, une auxiliaire vétérinaire de vingt-huit ans qui nous accompagnait, s’est placée derrière moi.
Lorsque Maya est arrivée à notre hauteur, j’ai passé la serviette sous sa poitrine.
Sophie a saisi son harnais naturel de peau au niveau des épaules.
Nous avons tiré.
La chienne est tombée sur le fond métallique de la barque avec son petit toujours entre les dents.
Elle a toussé.
Puis elle a essayé de se relever immédiatement.
Elle ne nous regardait même pas.
Elle cherchait quelque chose.
Ses chiots.
Nous avions déjà récupéré les cinq autres sur la dalle et les avions installés dans une caisse tapissée de couvertures sèches.
Maya s’en est approchée en titubant.
Elle a posé le dernier petit au milieu des autres.
Puis elle a commencé.
Un museau.
Puis un autre.
Puis un troisième.
Elle les touchait un par un.
Un.
Deux.
Trois.
Quatre.
Cinq.
Six.
Elle s’est arrêtée.
Puis elle a recommencé.
Un.
Deux.
Trois.
Quatre.
Cinq.
Six.
Seulement à ce moment-là, ses pattes se sont dérobées.
Maya s’est couchée contre la caisse.
Elle a posé la tête sur le bord.
Et elle a fermé les yeux.
Pendant plusieurs secondes, personne n’a parlé.
Marc a retiré ses gants et s’est frotté le visage.
Sophie a murmuré :
— Elle voulait juste être sûre.
Je n’ai réussi qu’à hocher la tête.
Les chiots, eux, semblaient totalement indifférents au silence qui venait de tomber sur la barque.
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