Pendant six jours, ce chien a gardé sous un pont les bottes de son maître disparu… puis il en a pris une et m’a suivie.
— Je l’ai retrouvé, mon grand.
À ces mots, Oscar a relevé la tête.
Depuis six jours, ce chien bringé au large poitrail blanc refusait de quitter le trottoir humide sous un pont de Nantes.
Pas pour une gamelle pleine.
Pas pour une couverture sèche.
Pas même lorsqu’un employé du café voisin avait laissé ouverte la porte de service pour lui offrir un coin au chaud.
Oscar restait près des bottes.
Deux vieilles chaussures de travail marron, fendues à l’avant, aux semelles presque lisses. Sur celle de gauche, un morceau de fil électrique orange remplaçait un lacet disparu.
Avec la pluie, le cuir était devenu presque noir.
Pour les passants, elles ressemblaient à des déchets.
Pour Oscar, elles étaient le dernier endroit où son maître existait encore.
Je m’appelle Claire, j’avais 36 ans et je travaillais dans une équipe d’accompagnement social lorsque je l’ai rencontré.
Oscar avait environ six ans.
Il était maigre, trempé, fatigué. Une fine cicatrice descendait près de son œil gauche.
Chaque fois qu’une personne approchait des bottes, il posait lentement une patte blanche dessus.
Il ne grognait presque jamais.
Il n’en avait pas besoin.
Son regard suffisait.
Ces chaussures appartenaient à Marcel Dubois, 58 ans, ancien menuisier vivant depuis plus d’un an sous ce pont.
Marcel refusait qu’on appelle Oscar « son chien ».
— Les chiens appartiennent aux gens, disait-il. Oscar et moi, on appartient l’un à l’autre.
Tous les mardis, je lui apportais des chaussettes propres et un petit sac de croquettes.
Marcel versait toujours les croquettes dans un vieux moule métallique cabossé avant d’ouvrir son propre sandwich.
Oscar mangeait d’abord.
C’était leur règle.
Six jours auparavant, avant l’aube, Marcel s’était effondré près de son sac de couchage.
Ses pieds étaient très gonflés. Il respirait difficilement.
Un commerçant avait appelé les secours.
Les ambulanciers avaient dû lui retirer ses bottes parce que l’un de ses pieds était si douloureux qu’il ne supportait plus le contact du cuir.
Au moment où ils avaient installé Marcel sur le brancard, Oscar avait tourné autour de l’ambulance en aboyant.
Chaque fois qu’une personne essayait de saisir son collier, il reculait sous une voiture.
Les secours ne pouvaient pas attendre indéfiniment.
Fiévreux et désorienté, Marcel avait alors pointé du doigt ses chaussures.
— Reste là, Oscar.
Il pensait revenir dans l’après-midi.
Oscar, lui, avait obéi pendant six jours.
Marcel était arrivé à l’hôpital sans papiers sur lui.
Son identité avait été enregistrée de manière incomplète et, lorsque nous avions commencé à appeler différents établissements, personne ne pouvait nous confirmer clairement sa présence.
Pour l’administration, Marcel était devenu un dossier difficile à retrouver.
Pour Oscar, il avait simplement disparu.
Des habitants avaient laissé de l’eau, de la viande, des croquettes et même un morceau de poulet à côté des bottes.
Oscar mangeait seulement s’il pouvait garder une patte contre le cuir.
Le quatrième jour, quelqu’un avait voulu emporter les chaussures en filmant la scène avec son téléphone.
Oscar s’était dressé au-dessus d’elles jusqu’à ce que la personne recule.
Au sixième matin, son corps avait laissé une zone presque sèche sur le trottoir.
Il avait dormi enroulé autour des bottes malgré la pluie.
Je me suis accroupie à quelques mètres de lui.
J’ai posé du poulet tiède sur le sol.
— Marcel n’est pas ici, mon grand.
Oscar a regardé vers la rue.
Puis vers les bottes.
Lorsque j’ai avancé une main vers celle de gauche, sa patte est immédiatement venue la recouvrir.
Et c’est là que j’ai aperçu quelque chose.
Un petit carton plié était coincé dans la doublure déchirée.
Je l’ai retiré délicatement.
C’était une ancienne carte médicale portant le nom complet de Marcel, sa date de naissance et un numéro de dossier.
Au dos, Marcel avait écrit au feutre noir :
SI JE SUIS MALADE, OSCAR RESTE AVEC MOI.
J’ai repris mon téléphone.
Cette fois, nous avions suffisamment d’informations.
Quelques heures plus tard, j’ai appris que Marcel était vivant.
Il souffrait d’une grave infection respiratoire et d’une infection généralisée. Une plaie au pied inquiétait également les médecins.
Mais lorsqu’il reprenait conscience, il posait toujours la même question.
— Mon chien… où est mon chien ?
Le personnel pensait qu’Oscar avait probablement été confié à un refuge.
Marcel croyait l’avoir perdu.
Lorsque je suis entrée dans sa chambre, j’ai eu du mal à reconnaître l’homme du pont.
Sans son gros manteau sombre et son bonnet gris, il paraissait dix ans plus vieux.
— Où est Oscar ? a-t-il murmuré.
Je me suis assise près du lit.
— Il est toujours là où vous lui avez demandé d’attendre.
Marcel a fermé les yeux.
Sa main a couvert son visage.
— Je voulais dire jusqu’à mon retour…
— Lui ne pouvait pas le savoir.
Je lui ai montré une photo.
Oscar était assis sous le pont, les deux bottes entre ses pattes.
Marcel a touché l’écran du bout du doigt.
— Il croit que ces chaussures sont l’endroit où j’ai disparu.
Pendant plusieurs secondes, aucun de nous n’a parlé.
Puis il a demandé :
— Vous pouvez me l’amener ?
Ce n’était pas si simple.
Oscar avait vécu presque une semaine sous la pluie.
Il devait être examiné, nettoyé et vacciné correctement avant qu’une entrée dans un service hospitalier puisse être envisagée.
Une clinique associative a accepté de nous aider.
Un toiletteur a proposé de venir après ses horaires.
Mais avant tout, il fallait convaincre Oscar de quitter les bottes.
Je suis retournée sous le pont avec un enregistrement de la voix de Marcel.
Je me suis assise près du chien.
Puis j’ai lancé le fichier.
— Oscar… va avec Claire. Viens me voir, mon vieux.
Les oreilles du chien se sont dressées.
Il a regardé mon téléphone.
Puis derrière moi.
Je lui ai fait écouter une deuxième fois.
Oscar s’est levé.
Ses pattes tremblaient légèrement.
Il a reniflé le téléphone, puis les chaussures.
Pendant plusieurs secondes, il est resté immobile.
Enfin, il a baissé la tête.
Il a pris délicatement dans sa gueule la botte gauche, celle avec le fil orange.
Et il m’a suivie.
Oscar a gardé cette chaussure entre ses pattes pendant tout le trajet.
À la clinique, il acceptait l’examen uniquement lorsqu’elle restait dans son champ de vision.
Il était déshydraté.
Il avait perdu plusieurs kilos.
Ses coussinets étaient abîmés par l’humidité.
Mais son état général restait rassurant.
Au moment du bain, il a tenté plusieurs fois de sortir.
Alors j’ai posé la botte sur une chaise.
Oscar l’a regardée.
Puis il s’est immobilisé.
Lorsque tout a été terminé, il s’est secoué, éclaboussant la pièce entière, a repris la chaussure et s’est dirigé vers la porte.
Nous avions terminé notre travail.
Il voulait maintenant que nous tenions notre promesse.
Le lendemain, Oscar est entré dans l’hôpital avec un collier propre.
Et la botte de Marcel entre les dents.
Dans le couloir, ses griffes claquaient doucement sur le sol.
Il passait près des fauteuils roulants, des chariots et des personnes en blouse sans regarder autour de lui.
Arrivé devant la chambre, il s’est arrêté.
La porte était fermée.
Oscar a levé le museau.
Sa queue a frappé une seule fois le mur.
La porte s’est ouverte.
Depuis son lit, Marcel a murmuré :
— Te voilà.
La botte est tombée.
Oscar s’est précipité jusqu’au lit.
Il a posé ses pattes avant contre le matelas, cherchant désespérément à monter.
Marcel tendait déjà la main.
Une infirmière a hésité.
Puis elle a pris un drap propre et l’a étendu sur le lit.
— Aidez-le à monter.
Oscar s’est glissé contre Marcel.
Il a reniflé les tuyaux, la blouse, les mains.
Puis il a poussé sa grosse tête sous la paume de son maître.
Marcel s’est mis à pleurer.
Pas discrètement.
Ses épaules tremblaient.
Oscar lui léchait la barbe et le menton.
Puis il s’est retourné.
Il a repéré la vieille botte au sol.
Il l’a attrapée par le fil orange et l’a déposée contre le ventre de Marcel.
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