Abandonné sur une aire d’autoroute, Gaston a découvert qu’aimer, c’est aussi savoir revenir

Je croyais avoir enfin compris que Sophie revenait toujours. Puis, un soir, sa clé n’a pas tourné dans la serrure.

Pendant plusieurs mois, ma vie a été simple.

Sophie partait le matin avec sa blouse bleue.

Et Sophie revenait le soir.

Au début, je comptais ses absences à ma manière.

Je reconnaissais le bruit du réfrigérateur qui se mettait en marche.

Je savais quand la lumière du salon changeait sur le tapis.

Je connaissais le moment où les enfants du quartier rentraient chez eux.

Puis, bien avant d’entendre la voiture de Sophie, je me plaçais devant la porte.

Elle finissait toujours par arriver.

Toujours.

Certains soirs, elle était fatiguée.

Elle posait ses clés dans le petit bol près de l’entrée, retirait ses chaussures et restait quelques secondes immobile dans le couloir.

Alors je venais poser ma tête contre sa jambe.

Elle souriait.

« Oui, Gaston. Je suis revenue. »

Ces mots étaient devenus ma chose préférée au monde.

Pas « promenade ».

Pas « biscuit ».

Pas même « voiture ».

Je suis revenue.

Je ne savais pas exactement ce qu’était une promesse.

Mais j’avais appris à reconnaître celle-là.

Avec le temps, j’ai arrêté de dormir devant la porte.

J’ai commencé par m’installer à deux mètres.

Puis près du canapé.

Un soir, Sophie m’a trouvé dans le panier moelleux qu’elle avait acheté le premier jour.

Elle s’est arrêtée au milieu du salon.

Elle n’a rien dit.

Elle a seulement souri comme si je venais de lui offrir quelque chose.

Je ne comprenais pas pourquoi.

Pour moi, ce n’était qu’un panier.

Pour elle, je crois que c’était la preuve que je commençais enfin à croire que cette maison était aussi la mienne.

J’ai également appris les bruits normaux.

Une porte qui se ferme n’annonce pas toujours une punition.

Une voix forte à la télévision n’est pas forcément dirigée contre moi.

Un sac posé dans l’entrée ne signifie pas nécessairement que quelqu’un va disparaître.

Cette dernière leçon a été la plus longue.

Sophie utilisait parfois un grand sac noir pour transporter ses vêtements quand elle rendait visite à sa sœur.

Les premières fois, dès qu’elle le sortait du placard, mon ventre se nouait.

Je la suivais d’une pièce à l’autre.

Je ne quittais pas ses jambes.

Alors elle a commencé à me montrer le sac.

« Regarde, Gaston. »

Elle mettait deux pulls dedans.

Puis elle les ressortait.

Elle fermait le sac.

Puis elle le rouvrait.

Parfois, elle le laissait simplement au milieu du salon pendant plusieurs jours.

Petit à petit, le sac est devenu seulement un sac.

Je pensais avoir tout compris.

Je me trompais.

Un mardi soir, Sophie n’est pas rentrée.

Au début, je ne me suis pas inquiété.

Je me suis installé devant la porte à l’heure habituelle.

J’ai attendu le bruit de sa voiture.

Une voiture est passée.

Puis une autre.

Aucune ne s’est arrêtée.

La lumière dehors a commencé à diminuer.

Je me suis assis plus droit.

J’ai entendu des pas sur le trottoir.

Je me suis approché de la porte.

Les pas ont continué.

Ce n’était pas Sophie.

Je suis retourné dans le salon.

Puis devant la porte.

Puis dans le salon.

Je ne savais pas quoi faire d’autre.

Les anciennes pensées sont revenues plus vite que je ne l’aurais imaginé.

Peut-être que j’avais fait quelque chose.

Peut-être que j’avais aboyé trop fort le matin.

Peut-être que j’avais laissé trop de poils sur le canapé.

Peut-être que Sophie avait compris qu’un chien comme moi demandait trop de patience.

Je suis allé chercher ma vieille couverture marron.

Je ne l’utilisais presque plus.

Elle restait pliée dans un coin de la chambre.

Je l’ai tirée jusqu’à l’entrée.

Et je me suis couché dessus.

Comme sur l’aire d’autoroute.

Mon corps avait changé.

Ma maison avait changé.

Ma vie entière avait changé.

Mais la peur, elle, se souvenait parfaitement du chemin.

Un peu plus tard, quelqu’un a frappé à la porte.

Je me suis levé d’un bond.

Ce n’était pas Sophie.

C’était Claire, une voisine que je connaissais un peu.

Elle venait parfois boire un café dans la cuisine.

Elle ne cherchait jamais à me caresser sans me prévenir.

J’aimais bien Claire pour ça.

Elle est entrée lentement.

« Gaston ? »

J’ai reculé.

Elle tenait les clés de Sophie.

Mon cœur s’est emballé.

Pourquoi avait-elle ses clés ?

Pourquoi Sophie ne venait-elle pas elle-même ?

Claire s’est accroupie à quelques mètres.

« Sophie a eu un malaise au travail. Elle est à l’hôpital pour la nuit. Rien de grave, d’accord ? »

Je connaissais mon nom.

Je connaissais celui de Sophie.

Je ne connaissais pas « hôpital ».

Je ne connaissais pas « rien de grave ».

J’ai seulement compris que Sophie n’était pas là.

Claire a rempli ma gamelle.

Je n’ai pas mangé.

Elle a ouvert la porte du jardin.

Je ne suis pas sorti.

Elle s’est assise dans le salon.

Je suis resté près de l’entrée, sur ma couverture.

Au bout d’un moment, Claire a pris son téléphone.

Elle a parlé doucement.

Puis elle s’est approchée et a posé l’appareil au sol.

Une voix en est sortie.

« Gaston ? »

Mes oreilles se sont dressées.

Sophie.

Je me suis précipité vers le téléphone.

Je l’ai reniflé.

J’ai tourné autour.

Je savais qu’elle était là.

Mais elle n’était nulle part.

« Mon grand, je suis désolée. »

J’ai gémi.

Claire s’est essuyé les yeux.

« Je rentre demain », a continué Sophie. « Je te le promets. »

Demain.

Ce mot, je le connaissais.

C’était le mot du sac de voyage.

Le mot qui avait autrefois fait remonter toute ma peur.

Mais cette fois, il était suivi d’autre chose.

Je rentre.

Je me suis couché près du téléphone.

Claire a laissé Sophie parler encore quelques minutes.

Je n’ai pas compris toutes ses phrases.

Cela n’avait pas d’importance.

J’entendais sa respiration.

Sa voix était fatiguée.

Mais c’était sa voix.

Cette nuit-là, Claire a dormi sur le canapé.

Moi, je suis resté devant la porte.

Ma vieille couverture sous le ventre.

Je n’ai presque pas fermé les yeux.

Le lendemain matin, chaque bruit me faisait sursauter.

À midi, j’ai mangé quelques bouchées.

Claire a souri.

« Elle va revenir, tu sais. »

Je la croyais à moitié.

C’était déjà beaucoup.

Puis, en fin d’après-midi, j’ai entendu une voiture s’arrêter devant la maison.

Je me suis figé.

Une portière.

Des pas lents.

Une clé dans la serrure.

Je n’ai pas bougé.

La porte s’est ouverte.

Sophie était là.

Elle avait le visage pâle.

Elle portait un gilet trop grand et tenait un petit sac dans une main.

Elle avait l’air plus fatiguée que d’habitude.

Mais elle était là.

Pendant une seconde, je n’ai rien fait.

Je crois que j’avais besoin de vérifier.

Alors Sophie a posé son sac.

Elle s’est agenouillée avec difficulté.

« Je suis revenue, Gaston. »

J’ai traversé le couloir.

Je me suis jeté contre elle si fort qu’elle a failli tomber.

Je lui ai léché le menton, les joues, les mains.

Je gémissais comme un chiot.

Elle riait et pleurait en même temps.

Claire s’est tournée vers la fenêtre.

Cette nuit-là, je n’ai pas dormi dans mon panier.

Je me suis installé à côté du lit de Sophie.

Elle a laissé une main pendre vers moi.

De temps en temps, j’ouvrais les yeux.

Sa main était toujours là.

Les jours suivants, Sophie est restée à la maison.

Pour la première fois, c’était moi qui surveillais ses déplacements.

Quand elle allait dans la cuisine, je la suivais.

Quand elle s’asseyait, je m’allongeais près de ses pieds.

Quand elle dormait dans l’après-midi, je posais mon museau sur le bord du canapé.

Je voulais être certain qu’elle respirait.

Un matin, elle m’a regardé et a secoué doucement la tête.

« On se ressemble un peu trop, toi et moi. »

Je ne savais pas ce qu’elle voulait dire.

Plus tard, j’ai compris.

Sophie aussi avait peur que les gens partent.

Elle parlait parfois à Claire dans la cuisine.

Je restais sous la table.

Sophie disait qu’elle avait longtemps cru qu’elle devait tout supporter seule.

Elle disait qu’elle s’excusait toujours de demander de l’aide.

Elle disait qu’elle avait passé des années à essayer de devenir assez utile pour que les autres restent.

Cette phrase, je l’ai reconnue.

Pas les mots.

La sensation.

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