Mais ses pattes arrière étaient moins sûres.
Certains jours, il hésitait devant le petit rebord entre le couloir et la cuisine.
Alors j’ai posé un tapis fin.
Pas pour changer son chemin.
Juste pour l’aider à sentir où il devait lever la patte.
J’ai aussi installé une petite veilleuse dans l’entrée.
Le vétérinaire m’avait expliqué que Marius percevait encore un peu les contrastes et certaines lumières.
Je faisais ce que je pouvais.
Rien de spectaculaire.
De petites choses.
J’avais appris que la sécurité, souvent, tient à des choses minuscules.
Une gamelle toujours au même endroit.
Une voix familière.
Un fauteuil qu’on ne déplace pas.
Une main posée au bon moment.
Un dimanche, Élodie est revenue.
Cette fois, elle n’était pas seule.
Elle avait avec elle son fils, Mathis, mon petit-fils de neuf ans.
Mathis aimait Marius depuis qu’il était tout petit.
Mais je lui avais expliqué qu’il fallait maintenant être plus calme près de lui.
Ne pas courir.
Ne pas le surprendre.
Le laisser venir.
Mathis a pris ces règles très au sérieux.
Il s’est assis par terre à deux mètres du panier.
Il n’a pas tendu les bras.
Il a simplement dit :
« Salut, Marius. C’est moi. »
Marius a levé la tête.
Il a attendu.
Puis il a marché vers lui.
Mathis m’a regardée avec de grands yeux.
« Mamie, je peux le toucher ? »
« Attends qu’il te trouve. »
Marius a avancé jusqu’à sa chaussure.
Il l’a reniflée.
Puis il a posé son front contre son genou.
Mathis n’a presque pas respiré.
Il a posé deux doigts sur son dos.
Tout doucement.
Plus tard, dans la cuisine, il m’a demandé :
« Il est triste parce qu’il ne voit plus ? »
Je ne savais pas exactement quoi répondre.
« Je ne crois pas qu’il pense comme nous. Il connaît surtout les choses qu’il peut encore faire. Il connaît les voix. Les odeurs. Sa maison. »
Mathis a réfléchi.
« Donc il a encore beaucoup de choses. »
Cette phrase m’est restée.
Les enfants disent parfois quelque chose de très simple que les adultes mettent des années à comprendre.
Marius avait encore beaucoup de choses.
Et moi aussi.
J’avais passé tellement de temps à penser à ce qui s’était cassé dans mon mariage que j’oubliais parfois de regarder ce qui était resté intact.
Ma fille.
Mon petit-fils.
Mes collègues.
Quelques amis que j’avais négligés pendant les mois où je préparais mon mariage.
Mon appartement.
Mon travail.
Et ce vieux chat qui avançait lentement dans le couloir comme s’il possédait encore le monde entier.
Avec le temps, j’ai recommencé à sortir davantage.
Pas beaucoup.
Un café avec une collègue.
Une exposition avec une amie.
Un déjeuner le dimanche.
Au début, je culpabilisais de laisser Marius seul quelques heures.
Puis j’ai compris que rester enfermée près de lui ne l’aiderait pas.
Alors j’ai retrouvé un équilibre.
Je partais.
Je revenais.
Et chaque fois, je lui annonçais mon retour.
« Marius, je suis là. »
Il n’arrivait plus toujours jusqu’à l’entrée.
Mais ses oreilles bougeaient.
Cela suffisait.
Six mois après notre séparation, Didier m’a envoyé un message.
Très court.
« Je voudrais savoir comment va Marius. Tu n’es pas obligée de répondre. »
J’ai attendu jusqu’au lendemain.
Puis j’ai écrit :
« Il vieillit. Mais il va bien. »
C’est tout.
Didier a répondu :
« Merci. »
Quelques semaines plus tard, il m’a demandé s’il pouvait passer.
Cette fois, j’ai accepté.
Pas pour reprendre notre mariage.
Ça, je le savais.
Mais je ne voulais pas non plus passer le reste de ma vie à entretenir une colère.
Il est venu un samedi après-midi.
Nous avons bu un café dans la cuisine.
Marius dormait dans le salon.
Didier m’a parlé de son nouvel appartement.
De son travail.
De choses ordinaires.
Puis il m’a dit :
« Je ne suis pas venu te demander une seconde chance. »
Je l’ai regardé.
« D’accord. »
« Je suis venu parce que je voulais te dire quelque chose sans essayer d’obtenir quelque chose en retour. »
Il a pris une respiration.
« Ce que j’ai fait était cruel. Même si, sur le moment, je ne me voyais pas comme quelqu’un de cruel. Et c’est peut-être ça qui m’a le plus fait réfléchir. »
Je n’ai rien dit.
« Je pensais que mes raisons suffisaient. Que parce que j’étais gêné par certaines choses, j’avais le droit de décider. Je comprends maintenant que non. »
Pour la première fois, je n’ai senti ni colère ni envie de lui expliquer.
Juste de la tristesse.
Une tristesse calme.
« J’aurais aimé que tu comprennes avant », ai-je dit.
« Moi aussi. »
Nous sommes restés silencieux.
Puis Marius s’est réveillé.
Il a marché jusqu’à l’entrée du salon.
Didier s’est figé sur sa chaise.
Il n’a pas appelé le chat.
Il n’a pas tendu la main.
Il a attendu.
Marius s’est arrêté à environ un mètre de lui.
Il a reniflé l’air.
Puis il a fait demi-tour.
Didier a baissé les yeux.
« Je crois qu’il a fait son choix. »
J’ai presque souri.
« Il fait surtout ce qui le rassure. »
Didier a hoché la tête.
« C’est peut-être déjà beaucoup. »
Quand il est parti, il m’a serré la main.
Pas dans ses bras.
La main.
C’était mieux comme ça.
Je ne l’ai pas revu pendant plusieurs mois.
Nos vies avaient pris deux directions différentes.
Et, étonnamment, cela ne me faisait plus peur.
Un soir de novembre, Marius n’a pas terminé son repas.
Le lendemain matin, il n’a presque rien mangé.
Je l’ai observé marcher.
Ses pattes semblaient plus lourdes.
Je l’ai emmené chez le vétérinaire.
Je connaissais la réalité.
Quinze ans étaient devenus seize.
Puis presque dix-sept.
Je savais qu’on ne gagne pas contre le temps.
Mais on peut essayer de rendre le temps plus doux.
Le vétérinaire m’a rassurée sur certains points et m’a expliqué que Marius avait surtout besoin de calme, de confort et d’une surveillance plus attentive.
Alors nous avons adapté encore un peu la maison.
Une marche en moins.
Un coussin plus épais.
Une seconde gamelle d’eau près du salon.
Des gestes simples.
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