À 23 h 47, ma voisine a frappé chez moi pour me dire que des chatons gelaient dans la haie. Et j’ai su que je ne dormirais pas si je fermais les yeux là-dessus.
J’étais dans ma cuisine quand on a frappé à la porte.
Pas un petit coup tranquille.
Non. C’était rapide. Nerveux. Le genre de coup qui vous serre déjà le ventre avant même d’avoir ouvert.
Quand j’ai tourné la clé, ma voisine, Claire, était là, en chaussons, avec un vieux gilet passé sur son pyjama. La lumière du palier lui tombait sur le visage.
— Je crois qu’il y a des chatons dehors, m’a-t-elle dit. Dans la haie, près du trottoir. Je les ai entendus pleurer. Ils ont l’air tout petits.
Pendant une seconde, je l’ai regardée sans rien dire.
Il faisait froid.
Pas ce grand froid sec de montagne. Non. Le froid humide de novembre, celui qui colle aux murs, qui entre dans les manches et qui vous glace les mains en deux minutes.
J’ai regardé par-dessus son épaule, vers la rue noire.
Ma première pensée a été : leur mère va peut-être revenir.
Ma deuxième pensée, j’en ai eu honte aussitôt : quelqu’un d’autre va sûrement s’en occuper.
Je vis seule.
Mes soirées sont calmes. Trop calmes, pour être honnête.
Je me fais une tisane, je mange souvent debout ou au coin de la table, je laisse la télévision allumée sans vraiment regarder. Puis je vais me coucher dans un appartement qui ne sonne plus vraiment comme un foyer.
Plutôt comme une salle d’attente.
Je me suis dit que je n’avais pas besoin d’un souci en plus.
Puis Claire a baissé la voix.
— Ils miaulent vraiment faiblement.
Et là, c’était fini.
J’ai pris la lampe torche dans le tiroir de l’entrée, j’ai enfilé mon manteau et je suis sortie avec elle.
La rue était presque vide.
Quelques fenêtres étaient encore éclairées. Les lampadaires faisaient briller le bitume humide. Au loin, un volet a claqué doucement dans le vent.
Au début, je n’ai rien entendu.
Juste les feuilles qui bougeaient dans la haie.
Mes pas sur le trottoir.
Ma propre respiration.
J’ai éclairé le bord du trottoir, puis sous les voitures garées, puis les buissons près du petit jardin de la maison d’angle.
Rien.
Je suis restée immobile, à écouter si fort que j’en avais mal aux oreilles.
Et puis je l’ai entendu.
Un tout petit miaulement.
Faible. Râpeux.
Si léger que j’ai cru l’avoir inventé.
Je me suis accroupie, j’ai poussé une branche mouillée avec la main, et j’ai dirigé le faisceau de la lampe sous la haie.
Mon cœur est tombé d’un coup.
Quatre chatons.
Minuscules.
Serrés les uns contre les autres, au point qu’on aurait dit une seule petite boule de poils tremblante.
Ils étaient coincés contre le pied de la haie, dans les feuilles mortes, un morceau de papier détrempé et la terre froide. Leurs oreilles étaient plaquées. Leurs petits corps tremblaient si fort que je le voyais même dans cette lumière pauvre.
L’un d’eux a miaulé encore.
Un autre n’a même pas levé la tête.
— Oh non… j’ai soufflé.
C’est tout ce que j’ai réussi à dire.
J’ai avancé la main très doucement.
Ils étaient froids.
Pas frais.
Froids.
De ce froid qui fait peur.
Un petit gris a essayé de ramper vers mes doigts, mais il n’avait presque plus de force. Un tigré était coincé sous les autres, comme s’ils avaient tous essayé de se tenir chaud avec ce qu’il leur restait.
J’ai retiré mon manteau là, sur le trottoir.
Le froid m’a aussitôt mordu le dos, mais je n’y ai presque pas pensé.
Je l’ai étalé sur mes genoux, puis je les ai sortis un par un.
Très lentement.
Très doucement.
Je les ai posés dans la doublure et j’ai refermé le tissu autour d’eux.
Ils ne pesaient presque rien.
Sur le chemin du retour, je leur ai parlé tout le long.
Je ne sais même pas pourquoi.
— Ça va aller.
— Je vous tiens.
— Tenez bon encore un peu.
Ma voix sonnait bizarre dans la nuit.
Un peu rouillée.
Comme si je ne m’en étais pas servie pour dire quelque chose de doux depuis longtemps.
Une fois rentrée, je les ai installés dans la petite buanderie, parce que c’est la pièce la plus chaude de l’appartement. J’ai sorti de vieilles serviettes du placard, un plaid du canapé, et j’ai monté un peu le radiateur.
Puis je me suis assise par terre, à côté d’eux.
Au début, ils tremblaient encore.
C’était le plus dur.
Attendre.
Regarder.
Espérer ne pas être arrivée trop tard.
L’un d’eux poussait un petit cri toutes les quelques secondes, et à chaque fois, quelque chose se serrait dans ma poitrine.
Je les ai frictionnés doucement à travers la serviette, juste assez pour les réchauffer sans leur faire peur.
Les minutes ont passé.
Vingt peut-être.
Quarante.
Je ne sais plus.
Puis le plus petit a arrêté de trembler.
Pas d’un coup.
Peu à peu.
Ensuite, le petit gris a levé la tête et a poussé son nez contre ma main.
Et puis j’ai entendu un bruit.
Presque rien.
Un petit ronronnement.
J’ai ri.
Enfin, ça ressemblait plutôt à un souffle cassé.
— Voilà, mon petit, j’ai murmuré. Voilà…
Vers minuit et demi, ils dormaient tous ensemble sous mon vieux plaid.
Un roux.
Un gris.
Deux tigrés.
Leur respiration était devenue régulière. Leurs petits corps étaient chauds. De temps en temps, une patte bougeait, ou l’un d’eux faisait un minuscule bruit dans son sommeil.
Et d’un coup, toute la pièce m’a semblé différente.
Moi aussi.
J’étais assise contre la machine à laver, les genoux repliés, à regarder ces quatre petites vies endormies sur mes vieilles serviettes.
Et j’ai compris quelque chose qui m’a touchée plus fort que je ne l’aurais cru.
Mon appartement était silencieux depuis longtemps.
Mais il n’était pas paisible.
Il était vide.
Ce n’est pas la même chose.
La paix, ça remplit un endroit.
Le vide, lui, avale tout doucement.
Je m’étais raconté que ça m’allait. Que j’aimais ma tranquillité. Que je n’avais plus l’âge de m’occuper de quelqu’un, de ramasser des poils, de m’inquiéter, de changer mes habitudes.
Mais là, dans cette petite buanderie tiède, avec quatre chatons qui avaient failli ne pas passer la nuit, j’ai ressenti quelque chose que je n’avais pas ressenti depuis longtemps.
On avait besoin de moi.
Pas de manière bruyante.
Pas de manière compliquée.
Juste besoin de moi.
Ce matin, quand j’ai ouvert la porte, les quatre petites têtes se sont levées en même temps.
Le chaton roux a avancé vers moi en titubant, comme si on se connaissait depuis toujours.
C’était le moment où j’aurais dû me dire que j’allais leur chercher de bonnes familles.
À la place, je suis restée là, à sourire bêtement, et j’ai dit :
— Bon… on dirait que vous l’avez déjà trouvée, votre maison.
Peut-être que je suis sortie hier soir pour sauver quatre chatons abandonnés.
Mais au fond, je crois qu’ils ont aussi sauvé quelque chose en moi.
Et pour la première fois depuis longtemps, mon appartement ressemble de nouveau à un vrai foyer.
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