Enfin, une voix a retenti près du portail.
— Monsieur Delorme ?
C’était Julien, mon voisin de derrière.
Trente-six ans, deux enfants, installé dans le quartier depuis moins d’un an.
Nous nous saluions régulièrement.
Nous avions parlé trois ou quatre fois.
J’étais devenu ce genre de voisin : poli, discret et suffisamment distant pour que personne n’ait à se demander comment j’allais réellement.
— Ici ! ai-je crié. J’ai besoin d’aide !
Prononcer ces mots m’a coûté davantage que prévu.
Julien est arrivé en courant.
Lorsqu’il a vu le chien, son visage a changé.
— Bon sang…
— Attention. Certaines planches reposent directement sur lui.
Il s’est agenouillé.
Il avait les bras solides que je n’avais plus.
Mais au lieu de tirer immédiatement, il m’a écouté lui expliquer ce que j’avais compris.
Nous avons travaillé ensemble.
Une latte.
Puis une autre.
Puis une troisième.
La dernière a cédé dans un bruit humide.
Le chien n’a pas bougé.
Pendant une seconde terrible, j’ai cru que nous étions arrivés trop tard.
Puis sa tête s’est redressée.
Il a avancé de quelques centimètres.
Encore quelques-uns.
Et tout son corps couvert de boue est venu s’effondrer sur le vieux coussin bleu de Jeanne.
Je n’oublierai jamais cette image.
Julien voulait appeler immédiatement les services compétents.
Il avait raison.
Le chien pouvait appartenir à quelqu’un.
Il pouvait être blessé.
Il avait probablement besoin d’un vétérinaire.
Mais avant même que Julien revienne avec son téléphone, l’animal a essayé de se relever.
— Reste couché, ai-je soufflé.
Il n’en a rien fait.
Ses quatre pattes tremblaient.
Son arrière-train semblait hésiter à porter son poids.
Mais il s’est levé.
Puis il a fait deux pas vers moi.
Et il a posé tout son flanc contre mon épaule.
J’étais encore à genoux.
Heureusement.
Sinon, il m’aurait probablement renversé.
Je lui ai passé un bras autour du cou.
Sous la boue, son corps était chaud.
Vivant.
Il portait un vieux collier en cuir sans médaille.
Aucun numéro.
Aucun nom.
Julien est revenu.
— On prévient le refuge ?
— Oui.
Le chien s’est rapproché encore de moi.
Julien a souri.
— On dirait qu’il a déjà choisi où il veut rester.
— Je ne suis pas son maître.
Le chien a posé sa tête contre mon bras.
— Quelqu’un devrait le lui expliquer, alors.
Le refuge local avait reçu de nombreux signalements après la tempête.
On nous a conseillé de faire examiner l’animal sans attendre.
Julien a proposé sa voiture.
Mon premier réflexe a été de refuser.
Puis j’ai regardé les pattes tremblantes du chien.
— D’accord.
Ce fut le deuxième mot difficile de la journée.
Le premier avait été « aide ».
Le deuxième fut « d’accord ».
À la clinique vétérinaire, on l’a pris en charge immédiatement.
Une vétérinaire d’une cinquantaine d’années, le docteur Morel, est venue nous parler après l’examen.
— Il a beaucoup de chance.
J’ai regardé mon pantalon couvert de boue.
— Il n’en avait pas l’air ce matin.
Elle a souri légèrement.
— Il est déshydraté, épuisé et couvert de contusions. Quelques petites plaies également. Mais nous n’avons rien trouvé de cassé. Vous l’avez dégagé à temps.
À temps.
À quatre-vingt-cinq ans, cette expression résonne différemment.
Dans une longue vie, tellement de choses arrivent trop tard.
Les excuses.
Les visites.
Les appels que l’on reporte.
Les mots qu’on aurait dû prononcer.
Mais lui…
je l’avais trouvé à temps.
— Il est identifié ?
— Non.
— Et son collier ?
— Aucun renseignement.
Elle a marqué une pause.
— Voulez-vous laisser vos coordonnées comme personne l’ayant trouvé ?
J’aurais pu donner celles de Julien.
Il était plus jeune.
Plus disponible.
Meilleur avec tous ces formulaires numériques.
Mais j’ai répondu :
— Oui. Les miennes.
Le chien a passé la nuit à la clinique.
De retour chez moi, la maison m’a semblé étrangement vide.
Pourtant, elle était exactement comme la veille.
J’ai laissé sécher mes chaussures près de la porte.
Mes genoux me faisaient mal.
Mon dos aussi.
Je me suis assis dans le fauteuil de Jeanne, celui que j’évitais habituellement.
Pour la première fois depuis longtemps, le silence de la maison n’était plus simplement du silence.
Il contenait une question.
Le lendemain matin, le téléphone a sonné.
— Il mange, m’a expliqué le docteur Morel. Il va mieux. Mais il semble très anxieux dès que quelqu’un quitte la pièce. Vous voulez passer le voir ?
J’ai répondu oui avant qu’elle termine sa phrase.
Julien m’a conduit.
Dans son box, le chien était méconnaissable.
La boue avait disparu.
Son pelage était noir et blanc, avec deux petites marques brunes au-dessus des yeux qui lui donnaient en permanence un air inquiet.
Il devait avoir sept ou huit ans.
Lorsque ma canne a touché le sol du couloir, il a redressé la tête.
Puis il s’est levé.
Sa queue a commencé à battre.
Lorsque la porte s’est ouverte, il a dépassé la vétérinaire et est venu poser sa tête contre mes genoux.
Julien s’est raclé la gorge derrière moi.
J’ai posé la main sur le crâne du chien.
Un nom m’est venu sans réfléchir.
— Bonjour, Gaston.
Sa queue s’est mise à battre encore plus vite.
Quatre jours plus tard, Gaston est arrivé chez moi comme famille d’accueil temporaire.
C’était ce qu’indiquaient les papiers.
« Temporaire. »
Le mot nous a fait tenir environ trois heures.
Gaston a inspecté chaque pièce.
Il s’est arrêté devant le vieux piano de Jeanne.
Puis il a éternué à cause de la poussière sous le meuble.
— Oui, je sais, ai-je dit. Elle aurait honte.
Il m’a regardé.
Alors j’ai pris un chiffon.
J’ai nettoyé le piano pour la première fois depuis des mois.
C’est ainsi que Gaston a commencé à me remettre en mouvement.
Par de toutes petites choses.
J’ai dégagé le couloir pour qu’il ne trébuche pas.
Puis j’ai balayé le couloir.
J’ai nettoyé la cuisine parce qu’une personne du refuge devait venir vérifier comment il s’adaptait.
J’ai ouvert les fenêtres parce qu’il adorait sentir les odeurs du jardin.
Au bout d’une semaine, ma maison faisait de nouveau du bruit.
Des griffes sur le parquet.
Une gamelle déplacée.
Un soupir énorme au moment de se coucher.
Le cliquetis du collier lorsqu’il me suivait d’une pièce à l’autre.
Au début, je pensais qu’il me suivait par inquiétude.
La vétérinaire disait que c’était normal après ce qu’il avait vécu.
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