Après quatorze nuits sans dormir, Lucas n’a demandé qu’une seule chose à l’infirmière

Les médecins soignaient Lucas.

Les médicaments faisaient leur travail.

Les examens, les traitements, la surveillance, les professionnels : tout cela était essentiel.

Personne dans l’équipe n’a jamais prétendu qu’un chien pouvait remplacer quoi que ce soit de médical.

Moi non plus.

Mais quelque chose avait changé.

Lucas se sentait enfin assez apaisé pour dormir.

Et le sommeil, dont son corps avait été privé pendant si longtemps, comptait.

Un médecin me l’a expliqué avec prudence.

Un environnement familier, un contact rassurant, des habitudes profondément ancrées peuvent parfois aider un enfant anxieux à se détendre.

Pas de magie.

Pas de promesse.

Seulement un garçon dont le corps reconnaissait enfin quelque chose.

Pendant quatre ans, Biscotte contre son dos avait signifié :

La journée est terminée.

Papa est dans la maison.

Tu es dans ton lit.

Tu peux fermer les yeux.

Tout va bien.

À l’hôpital, tous ces repères avaient disparu en même temps.

La chambre n’était pas la sienne.

Les sons n’étaient pas les siens.

Les gens entraient la nuit.

Son corps était sollicité en permanence.

Et chaque fois qu’il essayait de s’endormir, rien ne ressemblait à ce qu’il connaissait.

Puis Biscotte est revenu.

Le poids.

La chaleur.

L’odeur.

La respiration.

Son pied sous le menton du chien.

Et son corps avait reconnu la fin d’une journée normale dans une période qui n’avait plus rien de normal.

Après cette première visite, l’équipe a accepté d’en organiser d’autres dans un cadre strict.

Pas quand nous voulions.

Pas n’importe comment.

Il fallait respecter les horaires, les règles d’hygiène, les autres patients et les contraintes du service.

Ça m’allait très bien.

À chaque fois que Biscotte venait, Lucas changeait.

Il parlait davantage.

Il mangeait parfois un peu mieux.

Surtout, il dormait.

Quatre heures.

Puis cinq.

Un soir, presque sept.

Je me suis réveillé dans mon fauteuil avant lui.

J’ai regardé l’horloge trois fois parce que je pensais avoir mal lu.

Dans les jours suivants, j’ai compris autre chose.

Ce qui me faisait le plus mal n’était pas seulement d’avoir vu Lucas souffrir de fatigue.

C’était d’avoir compris pourquoi il ne demandait plus rien.

Il ne manquait pas de désirs.

Il avait simplement arrêté de croire que ses désirs avaient une place dans cette chambre.

Quand Claire lui avait demandé :

« Si tu pouvais avoir n’importe quoi… »

elle n’avait pas posé une question médicale.

Elle avait rendu à Lucas le droit de vouloir quelque chose.

Et lui avait enfin répondu.

Un seul mot.

Biscotte.

L’histoire s’est répandue dans le service.

Pas comme une légende.

Plutôt comme une petite histoire que les parents se racontaient dans le couloir.

« Tu as vu le garçon dont le chien est venu ? »

Une mère m’a arrêté près de la machine à café.

Sa fille était hospitalisée quelques chambres plus loin.

— C’est vous, le papa avec le gros chien ?

J’ai souri.

— Ça dépend. Il a fait une bêtise ?

Elle a ri.

Puis son visage est devenu sérieux.

— Ma fille a demandé si notre vieille chienne pouvait venir aussi.

Je lui ai dit :

— Parlez-en avec l’équipe. Chaque situation est différente. Mais demandez.

C’était tout ce que je pouvais dire.

Demandez.

Parce que parfois, ce n’est pas possible.

Mais parfois, personne n’a encore vérifié si ça l’est.

Les semaines sont devenues des mois.

Lucas allait mieux.

Pas d’un coup.

Pas comme dans les films.

Il y avait encore des journées difficiles.

Des examens qui nous faisaient peur.

Des moments où je rentrais dans les toilettes du couloir uniquement pour rester seul trois minutes.

Des nuits où Biscotte n’était pas là.

Des moments où Lucas en avait assez.

Mais quelque chose avait tourné.

Six mois après la première nuit où Biscotte s’était allongé dans son lit d’hôpital, un médecin est entré dans la chambre.

Je connaissais désormais assez bien son visage pour comprendre avant qu’il parle.

Il souriait.

— Je pense qu’il est temps de commencer à parler sérieusement du retour à la maison.

Lucas a ouvert de grands yeux.

— Cette semaine ?

— Si tout continue comme ça.

Lucas m’a regardé.

— Biscotte sait ?

J’ai éclaté de rire.

— Je ne lui ai pas encore annoncé.

Quelques jours plus tard, nous avons quitté l’hôpital.

Je pensais avoir préparé ce retour.

J’avais rangé la maison.

Rempli le réfrigérateur.

Changé les draps.

Prévenu quelques proches.

Je n’avais pas prévu Biscotte.

Lorsque j’ai ouvert la porte, il est arrivé en courant.

Il a vu Lucas.

Il s’est arrêté.

Une demi-seconde.

Puis il lui a foncé dessus avec tellement d’enthousiasme que j’ai dû retenir la laisse pour éviter qu’il le bouscule.

Lucas s’est assis sur le sol.

Biscotte lui a léché les mains, les joues, les oreilles, puis s’est roulé contre lui.

Mon fils riait.

Un vrai rire.

Pas un rire fatigué pour me rassurer.

Un rire de gamin.

J’étais debout dans l’entrée.

J’avais encore les sacs sur les épaules.

Et j’ai pleuré.

Sans discrétion.

Je m’en fichais complètement.

Cette nuit-là, Lucas a retrouvé son lit.

Biscotte a retrouvé sa place.

Je suis passé devant la chambre vers minuit.

Le chien était couché contre son dos.

Lucas avait son pied sous son menton.

Exactement comme avant.

Je suis resté dans l’encadrement de la porte.

Longtemps.

À écouter leurs respirations.

Quelques mois plus tard, je suis retourné à l’hôpital seul.

Je n’étais pas devenu riche entre-temps.

Je travaillais toujours comme technicien dans le chauffage et la climatisation, avec des semaines trop longues et une camionnette qui faisait un bruit étrange au démarrage.

Mais j’avais économisé depuis plusieurs années.

Une somme prévue pour un projet que j’avais repoussé encore et encore.

Après ce que nous avions vécu, ce projet me semblait soudain beaucoup moins important.

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