Basile, le chat abandonné qui a rendu la vie à une famille brisée

On nous avait prévenus que le chat du refuge pourrait rester caché sous le lit pendant des semaines. Dix minutes après son arrivée, il avait déjà volé mon oreiller.

Ma fille Lucie se tenait dans l’encadrement de la porte de ma chambre.

Elle riait tellement fort qu’elle devait s’appuyer contre le mur.

Au milieu du lit, Basile était allongé de tout son long.

C’était un chat gris et blanc d’environ sept ans, avec une moustache cassée et le visage sévère d’un vieux juge à la retraite. Il avait les pattes arrière écartées, la tête posée sur mon oreiller et une patte avant suspendue dans le vide.

Il avait l’air d’habiter chez nous depuis toujours.

J’ai essayé de le pousser doucement sur le côté.

Basile a posé une patte sur mon poignet, a fermé les yeux et s’est rendormi.

Lucie a ri encore plus fort.

Cela faisait presque un an que je ne l’avais pas entendue rire comme ça.

Ma femme était morte onze mois plus tôt.

Depuis, notre maison était devenue silencieuse.

Pas un silence calme ou reposant. Un silence lourd, qui semblait nous suivre d’une pièce à l’autre.

Lucie avait douze ans. Elle passait presque toutes ses soirées enfermée dans sa chambre, un casque sur les oreilles.

Moi, je restais dans le salon.

Je nettoyais des choses qui étaient déjà propres ou je laissais la télévision allumée sans vraiment regarder.

Nous dînions encore ensemble.

Je lui demandais comment s’était passée sa journée au collège.

Elle répondait :

« Ça va. »

Elle me demandait comment s’était passée la mienne.

Je répondais :

« Ça va aussi. »

Rien n’allait.

Je continuais à dormir uniquement de mon côté du lit.

Je ne touchais jamais à l’autre oreiller.

Parfois, je me réveillais au milieu de la nuit et, pendant une fraction de seconde, j’oubliais que ma femme n’était plus là.

Puis je m’en souvenais.

C’étaient les pires secondes de la journée.

Une psychologue du collège avait suggéré qu’un animal pourrait aider Lucie à retrouver une forme de lien et à sortir un peu de son isolement.

Je ne savais pas si cela fonctionnerait.

Mais je ne savais plus quoi essayer.

Un samedi, nous sommes donc allés dans un petit refuge associatif à quelques kilomètres de chez nous.

Je m’imaginais repartir avec un jeune chat timide. Un animal qui se cacherait dans la chambre de Lucie avant de commencer, lentement, à nous faire confiance.

À la place, nous avons rencontré Basile.

Il était assis au fond de son box, la queue enroulée autour des pattes.

Il ne miaulait pas.

Il ne se frottait pas contre la grille.

Il nous regardait à peine.

Une bénévole nous a expliqué qu’il avait appartenu à un monsieur âgé qui était décédé.

Après cela, Basile avait été adopté deux fois.

Les deux familles l’avaient ramené.

« On le trouve trop indépendant », nous a-t-elle expliqué. « Il n’aime pas être porté. Et c’est lui qui décide quand il veut de l’attention. »

Cela ressemblait moins à un avertissement qu’à une description de mon propre caractère.

Lucie s’est assise par terre devant lui.

Pendant plusieurs minutes, il ne s’est rien passé.

Puis Basile s’est levé.

Il s’est approché lentement et a posé une patte sur le genou de Lucie.

Il l’a laissée là trois secondes.

Ensuite, il s’est retourné et est reparti s’asseoir au fond.

Lucie m’a regardé.

« Il nous a choisis », a-t-elle dit.

Je n’étais pas certain que les chats prennent ce genre de décision.

Mais nous sommes rentrés avec Basile.

J’avais tout préparé dans le salon.

Un panier confortable, une couverture, quelques jouets et deux gamelles neuves.

Basile a reniflé le panier une fois.

Il ne l’a jamais utilisé.

Il a fait lentement le tour de la maison, en inspectant chaque pièce comme un propriétaire venu vérifier l’état des lieux.

Il a bu dans mon verre d’eau.

Il a poussé la télécommande du canapé et s’est installé exactement à sa place.

Au dîner, il a sauté sur la chaise de Lucie avant qu’elle puisse s’asseoir.

Puis il est entré dans ma chambre et a pris possession du milieu du lit.

En moins d’une heure, il était passé de chat abandonné à maître de la maison.

Basile n’était pas affectueux de la manière habituelle.

Il détestait être porté.

Il venait rarement sur nos genoux.

Si je le caressais alors qu’il n’en avait pas envie, il me regardait comme si je venais de commettre une faute grave.

Mais il savait toujours où il devait être.

Quand Lucie mangeait seule à la table de la cuisine, Basile s’installait sur la chaise voisine.

Quand elle pleurait dans sa chambre, il se couchait devant sa porte jusqu’à ce qu’elle lui ouvre.

Quand je n’arrivais pas à dormir, il s’étalait au milieu de mon lit et m’obligeait à quitter le bord.

Cela voulait dire que je devais me rapprocher de la place vide.

Au début, je détestais ça.

Puis, un matin, je me suis rendu compte que j’avais dormi six heures sans me réveiller.

Peu à peu, notre maison a commencé à changer.

Lucie sortait plus souvent de sa chambre pour voir ce que Basile était en train de faire.

La plupart du temps, il faisait quelque chose d’interdit.

Il a volé une tranche de jambon dans mon assiette.

Il s’est installé dans une panière pleine de linge propre et a refusé d’en sortir.

Un jour, il a fait tomber une photo de famille d’une étagère.

Puis il s’est assis à côté du cadre comme s’il venait de nous rendre un grand service.

Lucie s’est remise à parler.

Elle m’a raconté qu’une fille de sa classe ne voulait plus déjeuner avec elle.

Elle m’a dit qu’elle détestait la façon dont les adultes lui parlaient depuis la mort de sa mère, comme si le moindre mot pouvait la casser.

Elle m’a aussi avoué qu’elle s’attendait encore parfois à entendre sa mère ouvrir la porte d’entrée.

Je l’ai écoutée.

Pour la première fois depuis des mois, je n’ai pas essayé de trouver une solution.

Un soir, je suis rentré et je n’ai pas trouvé Basile.

La porte donnant sur le jardin était entrouverte. Le vieux verrou n’avait pas tenu.

Quand Lucie l’a vue, elle est devenue toute pâle.

Nous avons fouillé la maison deux fois.

Puis nous avons cherché dans le jardin, près du garage et dans la rue.

J’ai appelé Basile jusqu’à en avoir mal à la gorge.

Lucie tremblait.

« Il est parti », a-t-elle murmuré.

« Basile ne partirait pas comme ça. »

Elle a baissé les yeux.

« Tout le monde finit par partir. »

Ses mots m’ont coupé le souffle.

Elle ne parlait pas du chat.

Je me suis approché et je l’ai prise dans mes bras.

« Moi, je suis encore là », lui ai-je dit.

Elle s’est mise à pleurer.

« Moi aussi », a-t-elle répondu tout bas.

Quand nous sommes revenus près de la maison, j’ai entendu un léger bruit de griffes.

Il venait du petit abri au fond du jardin.

J’ai ouvert la porte.

Basile est sorti lentement.

Il était décoiffé, très contrarié, mais parfaitement indemne. Il avait dû entrer dans l’abri avant que la porte ne se referme derrière lui.

Lucie s’est mise à genoux et l’a serré contre elle.

Basile a accepté l’étreinte pendant environ cinq secondes.

Pour lui, c’était un immense effort.

Ensuite, il est rentré dans la maison, a sauté sur mon lit et s’est installé à sa place habituelle.

Lucie et moi nous sommes assis près de lui.

Elle a posé une main sur son dos.

J’ai posé la mienne juste à côté.

Ce soir-là, nous avons enfin parlé de ma femme.

Nous avons pleuré.

Nous nous sommes raconté des souvenirs.

Nous avons admis que continuer à vivre nous donnait parfois l’impression de l’abandonner.

Basile est resté entre nous pendant toute la conversation.

Il n’a rien fait d’extraordinaire.

Il est simplement resté là.

Plusieurs mois ont passé.

Le panier du salon a toujours l’air neuf.

Basile dort encore sur mon oreiller. Lucie l’appelle maintenant Sa Majesté Basile.

J’ai enfin rouvert les rideaux de ma chambre.

Et je ne dors plus accroché au bord du lit.

Nous pensions accueillir un chat inquiet qui aurait besoin de temps pour s’habituer à nous.

À la place, Basile est entré chez nous comme s’il savait qu’il méritait un endroit sûr, un lit chaud et des gens capables de l’aimer.

Petit à petit, il nous a appris que nous le méritions aussi.

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