Je croyais que Basile nous avait déjà sauvés. Puis, un matin, il a refusé de quitter la chambre de Lucie.
Presque un an s’était écoulé depuis l’arrivée de Basile.
Notre maison n’était plus silencieuse.
Elle ne ressemblait pas non plus à celle d’avant. Certaines absences ne disparaissent jamais. Elles changent simplement de place.
La douleur n’était plus assise au milieu de chaque pièce.
Elle restait dans un coin, discrète, et revenait parfois sans prévenir.
Il suffisait d’une chanson à la radio.
D’une odeur de savon.
D’une femme aperçue de dos dans la rue.
Mais nous avions recommencé à vivre autour d’elle.
Lucie avait maintenant treize ans.
Elle laissait encore parfois la porte de sa chambre fermée, mais elle ne s’y enfermait plus systématiquement.
Elle invitait une camarade à la maison le mercredi après-midi.
Elle avait recommencé à dessiner.
Et surtout, elle parlait.
Pas toujours de choses importantes.
Elle me racontait les disputes entre deux filles de sa classe, les remarques absurdes de son professeur de sport ou la façon dont Basile s’asseyait devant la salle de bains comme s’il surveillait un prisonnier dangereux.
Je l’écoutais.
Même lorsqu’elle parlait pendant vingt minutes d’un contrôle de mathématiques.
Surtout lorsqu’elle parlait pendant vingt minutes d’un contrôle de mathématiques.
Basile, lui, n’avait pas changé.
Il continuait à ignorer le panier que je lui avais acheté.
Il dormait dans les endroits les moins pratiques de la maison.
Sur mes chemises propres.
Au milieu du couloir.
Dans l’évier de la cuisine.
Il avait également développé une passion pour les sacs en papier.
Chaque fois que nous rentrions des courses, il fallait lui en laisser un vide. Sinon, il s’installait dans celui qui contenait les légumes et écrasait les tomates avec une indifférence parfaite.
Lucie l’appelait toujours Sa Majesté Basile.
Moi, je l’appelais parfois le propriétaire.
Il nous tolérait chez lui.
Un dimanche de novembre, je me suis réveillé vers sept heures.
La maison était encore sombre.
J’ai tendu la main vers l’autre côté du lit, comme je le faisais désormais chaque matin, pour pousser doucement Basile avant qu’il ne prenne toute la place.
Mais l’oreiller était vide.
Je me suis assis.
Basile dormait presque toujours avec moi.
Quand il ne le faisait pas, il réclamait son petit déjeuner en grattant la porte de la cuisine.
Ce matin-là, je n’entendais rien.
Je me suis levé et j’ai vérifié le salon.
Il n’était pas sur le canapé.
Il n’était pas dans la panière à linge.
Il n’était pas sous la table de la cuisine.
J’ai senti cette vieille panique remonter dans ma poitrine.
Celle du jour où nous l’avions cru perdu dans le jardin.
Puis j’ai aperçu la porte de Lucie.
Elle était entrouverte.
Basile était couché devant.
Pas devant la porte.
À l’intérieur de la chambre, juste à côté du lit.
Il était assis très droit, les yeux fixés sur Lucie.
Elle dormait encore, recroquevillée sous sa couette.
« Qu’est-ce que tu fais là ? » ai-je murmuré.
Il ne m’a même pas regardé.
Je me suis approché.
Lucie avait le visage pâle.
Une fine couche de sueur couvrait son front.
J’ai posé une main sur sa joue.
Elle était brûlante.
« Lucie ? »
Elle a ouvert les yeux avec difficulté.
« Papa ? »
Sa voix était faible.
Elle m’a dit qu’elle avait mal à la gorge, à la tête et au ventre.
Elle avait essayé de m’appeler pendant la nuit, mais elle n’avait pas eu la force de se lever.
Basile avait dû l’entendre.
Je ne sais pas combien de temps il était resté auprès d’elle.
Peut-être une heure.
Peut-être toute la nuit.
Il ne l’avait pas quittée.
J’ai pris sa température.
Elle avait beaucoup de fièvre.
J’ai appelé le médecin de garde, puis je suis resté assis au bord du lit avec elle en attendant les instructions.
Basile s’était installé contre ses jambes.
Quand j’ai essayé de le déplacer pour arranger la couverture, il m’a lancé un regard sévère.
« Très bien », ai-je soufflé. « Reste là. »
Lucie a souri faiblement.
« Il monte la garde. »
Ce n’était finalement qu’une grosse infection saisonnière.
Rien de grave.
Mais elle a dû rester plusieurs jours à la maison.
Basile n’a presque pas quitté sa chambre.
Il descendait pour manger, boire et faire ce qu’un chat devait faire.
Puis il remontait aussitôt.
Il dormait au pied du lit.
Parfois, il posait une patte sur la cheville de Lucie, comme pour vérifier qu’elle était encore là.
Le troisième jour, elle allait déjà mieux.
Elle était assise contre ses oreillers, un livre ouvert sur les genoux.
Basile occupait la moitié de la couette.
« Tu sais », m’a-t-elle dit, « maman faisait pareil. »
Je me suis arrêté dans l’encadrement de la porte.
« Pareil comment ? »
« Quand j’étais malade. Elle dormait toujours dans ma chambre. Même quand elle disait qu’elle allait juste rester cinq minutes. »
J’ai hoché la tête.
Je m’en souvenais.
Ma femme tirait une chaise près du lit et finissait toujours par s’endormir dessus, le cou tordu et une couverture sur les genoux.
Le matin, elle prétendait qu’elle avait parfaitement bien dormi.
Lucie a caressé le dos de Basile.
« J’avais peur d’oublier ces choses-là. »
Je suis venu m’asseoir à côté d’elle.
« Moi aussi. »
Elle m’a regardé.
« Tu oublies des choses sur maman ? »
J’ai hésité.
Pendant longtemps, j’avais cru que l’avouer serait une trahison.
« Oui », ai-je répondu. « Parfois, je ne me souviens plus exactement du son de son rire. Ou de la façon dont elle prononçait certains mots. »
Lucie a baissé les yeux.
« Moi, j’ai oublié son parfum. »
Nous sommes restés silencieux.
Basile s’est retourné sur le dos, les quatre pattes en l’air, totalement indifférent à la gravité de notre conversation.
Lucie a laissé échapper un petit rire.
Puis elle a dit :
« On devrait écrire ce dont on se souvient. »
L’idée était simple.
Le soir même, elle a pris un vieux cahier à couverture bleue dans son bureau.
Sur la première page, elle a écrit :
Ce qu’on ne veut pas oublier.
Elle a noté que sa mère chantait faux dans la voiture.
J’ai ajouté qu’elle cachait du chocolat dans le tiroir des torchons, persuadée que personne ne le savait.
Lucie a écrit qu’elle mettait toujours deux sucres dans son café, puis regrettait immédiatement.
J’ai raconté qu’elle pleurait devant les émissions où des familles rénovaient de vieilles maisons.
Nous avons rempli six pages.
Certaines choses nous faisaient rire.
D’autres nous obligeaient à poser le stylo quelques minutes.
Basile s’est couché sur le cahier avant que nous ayons terminé.
Évidemment.
« Il ne veut pas qu’on parle de quelqu’un d’autre », a dit Lucie.
J’ai essayé de le pousser.
Il a posé une patte sur mon poignet.
Exactement comme le premier soir.
Lucie et moi avons éclaté de rire.
Après cela, le cahier est resté sur la table basse du salon.
Nous y écrivions quand un souvenir revenait.
Un plat qu’elle préparait.
Une expression qu’elle utilisait.
La couleur du vieux manteau qu’elle portait lorsqu’elle promenait Lucie sous la pluie.
Nous ne cherchions pas à tout conserver.
Nous avions enfin compris que c’était impossible.
Nous essayions simplement de ne plus avoir peur des souvenirs.
Quelques semaines plus tard, le refuge nous a téléphoné.
La bénévole qui nous avait présenté Basile voulait prendre de ses nouvelles.
Lucie lui a raconté qu’il régnait sur la maison, refusait toujours son panier et exigeait qu’on lui laisse une chaise libre pendant les repas.
La bénévole a ri.
Puis sa voix a changé.
« J’aurais peut-être un petit service à vous demander. »
Une chatte âgée venait d’arriver au refuge.
Elle s’appelait Plume.
Elle avait dix ans et avait vécu toute sa vie avec une femme qui devait désormais quitter son logement pour une résidence médicalisée.
Plume refusait de manger.
Elle restait cachée au fond de sa cage.
Le refuge manquait de place et cherchait une famille capable de l’accueillir temporairement, juste le temps qu’elle se calme.
« Quelques jours seulement », a précisé la bénévole.
J’ai regardé Basile.
Il était installé sur le dossier du canapé, les yeux fermés.
« Je ne crois pas qu’il accepterait un autre chat », ai-je répondu.
Comme s’il avait compris, Basile a ouvert un œil.
Lucie a posé une main sur mon bras.
« On peut au moins essayer. »
Je n’étais pas convaincu.
Notre équilibre avait été si difficile à retrouver.
J’avais peur qu’un changement, même petit, vienne tout bouleverser.
J’avais peur que Basile se sente remplacé.
J’avais peur que Lucie s’attache à Plume et souffre lorsqu’elle repartirait.
En réalité, j’avais peur de beaucoup de choses.
C’était devenu une habitude.
Mais Lucie m’a rappelé quelque chose.
« Quelqu’un a accepté d’essayer avec Basile. »
Je n’avais rien à répondre à cela.
Plume est arrivée le samedi suivant.
Elle était plus petite que je ne l’imaginais.
Son pelage noir était parsemé de poils blancs autour du museau. Elle avait de grands yeux jaunes et le corps maigre d’un animal qui avait cessé de comprendre ce qui lui arrivait.
Nous l’avons installée dans le bureau.
J’avais préparé un panier, une couverture et deux gamelles.
Comme Basile, elle a ignoré le panier.
Mais contrairement à lui, elle s’est glissée immédiatement derrière une petite armoire.
Elle n’en est pas ressortie de la journée.
Basile avait compris qu’un intrus était arrivé.
Il s’est assis devant la porte du bureau.
Il n’a pas craché.
Il n’a pas miaulé.
Il a seulement attendu.
« Il prépare son expulsion », ai-je dit.
Lucie s’est accroupie près de lui.
« Sois gentil. Elle a tout perdu. »
Basile a tourné la tête vers elle.
Puis il a recommencé à fixer la porte.
Pendant deux jours, Plume n’est sortie que la nuit.
Elle mangeait à peine.
Chaque matin, nous retrouvions quelques croquettes déplacées et de petites traces de pattes près de la fenêtre.
Basile passait des heures devant le bureau.
Au troisième jour, j’ai entrouvert la porte.
Je voulais vérifier Plume sans la forcer à sortir.
Basile s’est glissé à l’intérieur avant que je puisse l’arrêter.
« Basile ! »
Il s’est avancé jusqu’au milieu de la pièce.
Plume était toujours cachée derrière l’armoire.
Elle a poussé un grondement sourd.
Basile s’est assis.
Il n’a pas bougé.
Il est resté là presque vingt minutes, le dos droit, la queue enroulée autour des pattes.
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