Puis il s’est couché.
Il ne regardait même pas Plume.
Il avait simplement décidé de partager la pièce.
Le lendemain, il a recommencé.
Et le jour suivant aussi.
Au bout d’une semaine, Plume a sorti la tête de sa cachette.
Basile dormait près de la porte.
Elle l’a observé longtemps.
Puis elle est sortie entièrement.
Elle a fait trois pas.
Basile a ouvert les yeux.
Je retenais mon souffle.
Il s’est levé, s’est étiré et a quitté la pièce sans même la renifler.
Plume l’a suivi jusqu’au couloir.
Lucie était assise par terre.
Des larmes lui sont montées aux yeux.
« Regarde, papa. »
Plume s’était arrêtée à un mètre de Basile.
Il s’est retourné.
Elle s’est aplatie légèrement, prête à fuir.
Basile s’est approché de sa gamelle d’eau.
Il a bu.
Puis il s’est écarté.
Plume a attendu quelques secondes avant de venir boire à son tour.
Ce fut leur première conversation.
Au fil des jours, Plume a commencé à explorer la maison.
Elle avançait avec prudence.
Le moindre bruit la faisait sursauter.
Elle n’aimait pas être touchée.
Elle ne montait pas sur nos genoux.
Mais elle suivait Basile.
Quand il dormait sur le canapé, elle s’installait à l’autre bout.
Quand il allait dans la cuisine, elle apparaissait dans le couloir.
Quand il s’asseyait devant la baie vitrée, elle venait regarder le jardin à côté de lui.
Basile ne la traitait pas avec douceur.
Il lui volait parfois sa place.
Il mangeait quelques croquettes dans sa gamelle.
Il lui donnait un coup de patte lorsqu’elle approchait trop près de sa queue.
Mais il lui montrait aussi que la maison n’était pas dangereuse.
Et Plume le croyait.
Lucie passait de plus en plus de temps avec eux.
Elle faisait ses devoirs dans le salon.
Elle lisait à voix haute pour habituer Plume à sa présence.
Elle ne cherchait jamais à la toucher.
Elle se contentait d’être là.
Un soir, Plume s’est approchée et s’est couchée contre sa jambe.
Lucie n’a pas bougé pendant près d’une heure.
Même lorsque son pied s’est endormi.
« Je ne veux pas lui faire peur », a-t-elle chuchoté.
Je l’ai regardée.
Un an plus tôt, c’était Basile qui s’était approché d’elle lentement, au fond d’un refuge.
Maintenant, c’était elle qui savait attendre.
Je crois que c’est à ce moment-là que j’ai compris ce que les animaux peuvent parfois nous apprendre.
Ils ne guérissent pas nos blessures.
Ils ne remplacent personne.
Ils ne nous empêchent pas d’avoir peur.
Ils nous montrent seulement qu’on peut rester près de quelqu’un sans exiger qu’il aille mieux immédiatement.
Plume est restée chez nous plus longtemps que prévu.
Les quelques jours sont devenus trois semaines.
Puis un mois.
Le refuge avait reçu plusieurs demandes, mais aucune famille ne semblait convenir.
Certaines personnes voulaient un chat qui viendrait tout de suite sur leurs genoux.
D’autres trouvaient Plume trop vieille.
Une famille avait même demandé si elle pouvait garantir qu’elle ne grifferait jamais les meubles.
« Elle a dix ans et vient de perdre toute sa vie », a dit Lucie. « Et eux, ils s’inquiètent pour leur canapé. »
Je n’ai pas su quoi répondre.
Au fond de moi, je commençais à envisager de la garder.
Mais notre maison était petite.
Et Basile restait Basile.
Il acceptait Plume, mais je ne savais pas s’il souhaitait partager son royaume pour toujours.
C’est alors que notre voisine, Madame Renaud, est venue nous rendre un plat.
Elle habitait deux maisons plus loin.
Elle avait environ soixante-dix ans et vivait seule depuis la mort de son mari.
Nous échangions quelques mots par-dessus la clôture.
Rien de plus.
Elle est entrée dans le salon et a aperçu Plume sur le rebord de la fenêtre.
« Oh », a-t-elle soufflé. « Elle ressemble à ma Zoé. »
Sa chatte était morte plusieurs années plus tôt.
Madame Renaud s’est assise.
Plume a disparu aussitôt derrière le canapé.
« Elle est très craintive », ai-je expliqué.
« Moi aussi », a répondu notre voisine.
J’ai cru qu’elle plaisantait.
Mais son sourire était triste.
Elle nous a raconté qu’elle pensait souvent à adopter un autre animal.
Chaque fois, elle renonçait.
Elle avait peur de s’attacher.
Peur de perdre encore quelqu’un.
Peur de ne pas être assez jeune pour s’en occuper longtemps.
Lucie s’est assise en face d’elle.
« Plume a peur aussi. »
Madame Renaud est revenue le lendemain.
Puis deux jours plus tard.
Elle s’asseyait dans le salon avec une tasse de thé et parlait doucement.
Elle racontait son jardin.
Les tomates qui ne poussaient jamais correctement.
La voisine d’en face qui laissait ses volets claquer toute la nuit.
Son mari qui avait toujours voulu repeindre la cuisine en vert et qui n’en avait jamais eu le courage.
Plume restait cachée.
Puis, peu à peu, elle a commencé à écouter depuis le couloir.
Un après-midi, elle s’est assise sous la table.
La semaine suivante, elle s’est approchée de la chaise de Madame Renaud.
Personne n’a essayé de précipiter les choses.
Basile, lui, observait tout cela depuis le canapé.
Comme un directeur chargé de valider une candidature.
Un dimanche, Madame Renaud a posé sa main le long de sa jambe.
Plume est venue la renifler.
Puis elle a frotté son museau contre ses doigts.
Notre voisine a fermé les yeux.
Une larme a roulé sur sa joue.
« Bonjour, toi », a-t-elle murmuré.
Plume est partie vivre chez elle trois jours plus tard.
Lucie a pleuré lorsqu’il a fallu préparer ses affaires.
Elle avait pourtant toujours su que ce moment arriverait.
« On pourrait la garder », a-t-elle dit.
« Oui », ai-je répondu. « Mais je crois qu’elle a déjà trouvé sa maison. »
Nous avons porté le panier, la couverture et les gamelles chez Madame Renaud.
Basile nous a suivis jusqu’au portail.
Il s’est assis sur le trottoir et nous a regardés partir.
Quand nous sommes revenus, il a inspecté chaque pièce.
Puis il est entré dans le bureau vide.
Il a reniflé l’endroit où Plume se cachait autrefois.
Lucie s’est agenouillée près de lui.
« Elle va te manquer ? »
Basile a bâillé.
Ensuite, il est allé dormir sur mon oreiller.
Madame Renaud nous envoyait régulièrement des nouvelles.
Plume dormait maintenant au pied de son lit.
Elle surveillait le jardin depuis la fenêtre de la cuisine.
Elle avait pris un peu de poids.
Elle refusait toujours d’être portée.
Et elle avait commencé à réveiller sa nouvelle propriétaire à cinq heures du matin pour réclamer à manger.
« Elle est parfaitement installée », ai-je dit.
Lucie a souri.
Quelques mois plus tard, le refuge a organisé une petite journée pour réunir d’anciens pensionnaires et leurs familles.
Nous avons décidé d’y retourner.
Basile voyageait très mal en voiture.
Il a miaulé pendant tout le trajet comme si nous l’emmenions vers une destination tragique.
Quand nous sommes arrivés, il a refusé de sortir de sa caisse pendant dix minutes.
Puis il a aperçu la bénévole qui s’était occupée de lui.
Il s’est avancé lentement.
Elle s’est accroupie.
« Alors, Basile ? Tu te souviens de moi ? »
Il a posé une patte sur son genou.
Trois secondes.
Exactement comme il l’avait fait avec Lucie.
Puis il est retourné dans sa caisse.
La bénévole s’est mise à rire.
Lucie aussi.
Je les ai regardées toutes les deux.
Autour de nous, des familles parlaient, des enfants couraient et des animaux observaient ce désordre avec plus ou moins de patience.
Je me suis souvenu du jour où nous étions venus ici pour la première fois.
Lucie ne parlait presque plus.
Je ne savais pas comment l’aider.
Je ne savais même plus comment m’aider moi-même.
Nous pensions repartir avec un petit chat discret qui aurait besoin de nous.
Nous avions rencontré Basile.
Un vieux chat indépendant, abandonné deux fois, qui ne supportait pas d’être porté et qui estimait que tous les oreillers lui appartenaient.
Sur le chemin du retour, Lucie a posé sa tête contre la vitre.
Basile dormait dans sa caisse, épuisé par les cinq minutes pendant lesquelles il avait accepté de se montrer en public.
« Papa ? »
« Oui ? »
« Je crois que maman aurait aimé Basile. »
J’ai souri.
« Je crois qu’ils se seraient beaucoup disputés pour l’oreiller. »
Lucie a ri.
Puis elle a ajouté :
« Mais elle l’aurait laissé gagner. »
Je le savais aussi.
Le soir, nous avons ouvert le cahier bleu.
Lucie a ajouté une phrase sur une nouvelle page.
Maman aurait aimé Basile, même si elle aurait prétendu le contraire au début.
J’ai pris le stylo et j’ai écrit juste en dessous :
Basile n’a pas remplacé ce que nous avions perdu. Il nous a appris à ne plus fermer la porte à ce qui pouvait encore entrer.
Lucie a relu la phrase.
Puis elle a posé sa main sur la mienne.
Basile a sauté sur la table.
Il s’est assis au milieu du cahier, nous tournant le dos.
« Tu vois ? » a dit Lucie. « Il veut écrire la fin. »
Je l’ai poussé doucement.
Il m’a regardé avec son visage sévère de vieux juge.
Ensuite, il a posé une patte sur mon poignet.
Nous avons laissé le cahier ouvert sous lui.
Dehors, la nuit tombait sur le jardin.
Chez Madame Renaud, une petite silhouette noire était visible derrière la fenêtre éclairée.
Dans notre cuisine, Lucie préparait du chocolat chaud.
Basile ronronnait sur les souvenirs de ma femme.
Et pour la première fois depuis très longtemps, je n’ai pas eu peur que le bonheur signifie que nous étions en train de l’oublier.
Nous ne l’abandonnions pas.
Nous avancions avec elle autrement.
Notre famille n’était plus celle d’avant.
Elle portait une absence, un vieux cahier bleu, un chat autoritaire et beaucoup de choses que nous apprenions encore à dire.
Elle était imparfaite.
Elle était parfois triste.
Elle était vivante.
Et cela suffisait.






