Chaque matin à 6 h 47, ce motard déposait un café devant une maison pourtant abandonnée

À ces hommes qui savaient réparer un moteur, construire une clôture, travailler quarante ans sans se plaindre mais restaient incapables de prononcer une phrase simple quand elle comptait.

Je me suis arrêtée.

— Vous connaissiez Marguerite ?

Il s’est retourné.

Je voyais enfin son visage.

Il était plus âgé que je l’imaginais.

Soixante-cinq ans, peut-être soixante-dix.

Un nez un peu cassé.

Des rides profondes.

Une barbe grise mal rasée.

Des yeux bleus fatigués.

Pas le héros romantique d’un film.

Un homme ordinaire.

Il a hoché la tête.

— Oui.

— Colette m’a parlé d’elle.

Petit silence.

— Colette parle beaucoup.

J’ai ri.

— Moins que je ne le voudrais.

Le coin de sa bouche a bougé.

Je lui ai demandé depuis combien de temps il venait.

Il a regardé le café.

Puis il a répondu :

— Quatre ans le mois prochain.

J’ai calculé malgré moi.

Plus de mille quatre cents matins.

Plus de mille quatre cents trajets.

Plus de mille quatre cents cafés.

— Tous les jours ?

— Tous les jours.

— Même Noël ?

Il m’a regardée comme si la question était étrange.

— Surtout Noël.

Cette réponse m’a coupé le souffle.

Je n’ai rien dit.

Alors Marc a commencé à parler.

Pas beaucoup.

Par morceaux.

Comme certains hommes de sa génération racontent les choses importantes.

Sans les décorer.

Il avait rencontré Marguerite dix ans plus tôt au petit café près de la place.

À l’époque, elle avait soixante-douze ans.

Lui en avait cinquante-neuf.

Son mari à elle était mort depuis deux ans.

Sa femme à lui était partie depuis longtemps, après un mariage dont il disait seulement :

— On n’était plus malheureux. C’était pire. On n’était plus rien.

Marguerite détestait prendre son café seule.

Elle avait passé quarante-quatre ans à préparer deux bols chaque matin.

Le sien.

Celui de son mari, André.

Après la mort d’André, elle avait continué à poser deux tasses pendant des semaines.

Par habitude.

Puis un matin, elle avait rangé la deuxième tasse.

Elle avait tenu trois jours.

Le quatrième, elle était allée au café.

— Elle disait qu’un café bu tout seul dans une cuisine silencieuse, c’était juste de l’eau chaude avec de la tristesse dedans.

Marc a souri en racontant ça.

Je pouvais presque entendre Marguerite.

Une Française de cette génération-là.

Du caractère.

Pas de grands mots.

Une phrase sèche pour cacher quelque chose de beaucoup plus fragile.

Marc occupait toujours la même table.

Marguerite s’asseyait d’abord deux tables plus loin.

Ils lisaient chacun leur journal.

Un matin, elle lui avait demandé :

— Vous pourriez me passer la page des mots croisés au lieu de la garder vingt minutes ?

Il avait répondu :

— Je les fais.

— Vous cherchez surtout vos lunettes depuis dix minutes.

Ce fut leur première vraie conversation.

Ensuite, elle s’était installée à sa table.

D’abord « exceptionnellement ».

Puis tous les mercredis.

Puis tous les jours.

Ils ne formaient pas un couple.

Du moins, personne ne l’avait jamais formulé ainsi.

Colette les avait parfois vus ensemble au marché.

Marc réparait des choses chez Marguerite.

Une poignée.

Un volet.

Une vieille radio qu’elle refusait de remplacer parce qu’elle avait appartenu à André.

Marguerite, elle, lui préparait des tartes qu’il prétendait ne pas aimer avant d’en reprendre deux parts.

Ils se chamaillaient sur tout.

La quantité de beurre dans les pommes de terre.

Les nouvelles chansons à la radio.

Les gens qui disent « du coup » toutes les trois phrases.

Les jeunes qui prennent des photos de leur assiette.

Et surtout le café de Marc.

— Noir avec un glaçon, m’a-t-il expliqué.

J’ai froncé les sourcils.

— Un glaçon ?

— Je n’aime pas attendre qu’il refroidisse.

Marguerite lui disait que c’était « une habitude de sauvage ».

Pendant six ans, chaque matin, elle arrivait avant lui.

Elle commandait son café.

Puis le sien.

Noir.

Avec ce fameux glaçon.

Et quand Marc était en retard, elle écrivait quelque chose sur son gobelet avec le feutre du comptoir.

Toujours les mêmes mots.

Bonjour Marc.

— Elle écrivait ça chaque jour ?

— Presque.

— Pourquoi ?

Il a haussé les épaules.

— Parce que c’était elle.

Parfois, une réponse n’a pas besoin d’être meilleure.

Puis Marguerite est tombée malade.

Marc n’a pas précisé de quoi.

Je ne lui ai pas demandé.

À notre âge, le mot « malade » contient déjà assez de salles d’attente, de couloirs blancs, de rendez-vous, de résultats qu’on ouvre avec les mains qui tremblent et de phrases médicales dont on se rappelle chaque syllabe vingt ans plus tard.

Le diagnostic avait été rapide.

L’évolution aussi.

Sa fille était revenue du Sud.

Des cousins avaient défilé.

Des voisins apportaient des plats.

Une ancienne collègue venait l’après-midi.

Marguerite ne descendait plus au café.

Marc passait la voir.

Mais de moins en moins longtemps.

— Pourquoi ?

Il a frotté sa barbe.

— Il y avait toujours du monde.

Puis il a ajouté :

— J’avais l’impression de prendre la place de quelqu’un.

J’ai compris.

Cet étrange classement invisible des liens.

La fille.

La famille.

Les vieux amis officiels.

Les voisins.

Et lui.

Qu’était-il exactement ?

Un ami de café ?

Un compagnon sans titre ?

Un homme qui connaissait la quantité exacte de lait qu’elle mettait dans sa purée mais n’apparaissait sur aucun livret de famille ?

Notre société sait très bien nommer certaines relations.

Époux.

Frère.

Cousine.

Belle-sœur.

Elle est beaucoup moins douée pour reconnaître ces liens qui arrivent tard et deviennent parfois essentiels.

Marc appartenait à cette zone sans nom.

Alors il avait reculé.

Par pudeur.

Par maladresse.

Peut-être par peur.

Marguerite est morte au début du mois de décembre.

Chez elle.

Dans cette maison.

Sa fille était présente.

Marc aussi était venu ce jour-là.

Mais trop tard.

Il m’a dit :

— J’avais quelque chose à lui dire.

Je n’ai pas demandé quoi.

Il a regardé le perron.

Et, après quelques secondes, il l’a dit lui-même.

— Je voulais lui dire que ces matins-là avaient été les meilleurs moments de mes journées.

Sa voix n’a pas tremblé.

C’était pire.

Elle était parfaitement stable.

— Je voulais lui dire qu’après toutes ces années à me lever parce qu’il fallait travailler, payer les factures, réparer des machines, faire ce qu’on attendait de moi… j’avais recommencé à me lever parce que j’avais envie d’être quelque part.

Il a avalé sa salive.

— À sa table.

Je n’arrivais plus à parler.

Marc a continué :

— Je ne lui ai jamais dit.

— Jamais ?

— Non.

— Pourquoi ?

Cette fois, il a eu un petit rire sans joie.

— Parce que je suis idiot.

Puis il a secoué la tête.

— Non. Parce qu’on était comme ça.

Cette phrase-là m’a touchée plus que tout.

On était comme ça.

Toute une génération tient parfois dans quatre mots.

On travaillait.

On tenait bon.

On ne se plaignait pas.

On montrait plutôt qu’on ne disait.

On attendait le bon moment pour certaines phrases.

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