Et puis, un jour, il n’y avait plus de bon moment.
Marc pensait qu’il aurait encore un matin.
Encore un café.
Encore une dispute à propos du journal.
Encore l’occasion de dire :
« Tu sais, Marguerite, tout ça compte beaucoup pour moi. »
Mais le matin suivant n’était jamais venu.
Le lendemain des obsèques, il était allé au café.
Par réflexe.
Le serveur avait posé deux gobelets devant lui.
Le sien.
Et celui de Marguerite.
Fort.
Sans sucre.
Marc était resté assis longtemps.
Puis il avait pris les deux.
Il avait roulé jusqu’à la maison.
À 6 h 47.
L’heure où Marguerite s’asseyait autrefois sur son rocking-chair.
Il avait posé son café sur la rambarde.
Et il était reparti.
Le jour suivant, il avait fait la même chose.
Puis encore le lendemain.
Au début, il pensait qu’il arrêterait après une semaine.
Puis après Noël.
Puis au printemps.
Puis à la date anniversaire.
Quatre ans plus tard, il venait toujours.
— Et l’écriture ?
ai-je demandé.
Il a baissé les yeux vers le gobelet.
Bonjour Marguerite.
— Elle écrivait « Bonjour Marc » sur le mien.
Il a pris une inspiration.
— Alors j’ai essayé de copier son écriture.
Il a souri légèrement.
— Mais je n’y arrive pas.
— Pourquoi ?
— Le M de Marguerite est correct. Mais son B remontait toujours un peu à la fin.
Il a tracé la forme dans l’air avec son doigt.
— Comme ça.
J’ai senti ma gorge se serrer.
Cet homme connaissait encore la façon dont une femme morte dessinait la fin de la lettre B.
Je crois que c’est à cet instant précis que j’ai cessé de trouver son rituel triste.
Il était triste, évidemment.
Mais il était aussi autre chose.
Une forme de résistance.
Dans un monde où tout devait être remplacé vite.
Les téléphones.
Les voitures.
Les meubles.
Les couples.
Les habitudes.
Les maisons.
Marc continuait à faire quelque chose qui n’avait aucune utilité.
Et c’était précisément pour cela que c’était précieux.
Je lui ai demandé :
— Vous pensez qu’elle savait ?
Il a mis du temps à répondre.
— Quoi ?
— Que ces matins comptaient autant pour vous.
Il a regardé longtemps la place vide du rocking-chair.
Puis il a dit :
— J’espère.
J’ai pensé à ma propre vie.
À mon mariage de vingt-six ans.
À toutes les choses que mon ex-mari et moi avions cessé de dire bien avant de cesser de vivre ensemble.
Nous avions été experts dans la logistique.
« Tu peux acheter du pain ? »
« La voiture fait un bruit bizarre. »
« Louise finit à quelle heure ? »
« J’ai payé l’électricité. »
Et les autres phrases ?
Merci.
Tu me manques.
J’ai peur.
Je suis fier de toi.
Reste encore un peu.
Elles s’étaient évaporées.
Peut-être qu’un couple ne meurt pas toujours dans les cris.
Parfois, il s’éteint dans les phrases qu’on reporte.
Marc a remis ses gants.
Avant de partir, il a dit :
— Mais je crois qu’elle savait.
Puis, comme s’il venait de se convaincre lui-même :
— Oui. Elle savait.
Il a enfourché sa moto.
Le moteur a grondé.
Et je suis restée seule devant la maison vide.
Le café fumait encore.
Le soir, Louise m’a demandé pourquoi j’étais silencieuse.
Nous mangions des coquillettes au jambon, ce dîner parfaitement banal des jours où personne n’a envie de cuisiner.
— J’ai entendu une histoire ce matin.
— Une histoire triste ?
J’ai réfléchi.
— Triste et belle.
Elle a posé sa fourchette.
— Ça existe ?
— De plus en plus quand on vieillit.
Elle m’a regardée comme si je venais de confirmer que les adultes étaient définitivement bizarres.
Je lui ai raconté une version courte.
Un homme.
Une femme.
Des cafés.
Une amitié.
Des mots jamais dits.
Louise a demandé :
— Ils étaient amoureux ?
J’ai ouvert la bouche.
Puis je l’ai refermée.
— Je ne sais pas.
— Lui, il l’était ?
— Peut-être.
— Et elle ?
— Peut-être aussi.
Louise a réfléchi.
— Mais ils étaient amis ?
— Oui.
— Des vrais ?
— Oui.
Elle a repris sa fourchette.
— Alors c’est déjà énorme.
J’ai souri.
À quatorze ans, elle venait de résumer en quatre mots quelque chose que les adultes compliquent pendant toute une vie.
Alors c’est déjà énorme.
Les semaines suivantes, quelque chose a changé dans notre rue.
Pas brutalement.
Par petites touches.
Colette a commencé à ramasser le gobelet chaque midi.
C’était donc elle qui les faisait disparaître depuis le début.
Quand je l’ai découverte un jour avec le café vide à la main, elle m’a lancé :
— Tu croyais quoi ? Que les lutins du tri sélectif passaient ?
Marc l’avait toujours su.
Il laissait le café.
Elle le retirait.
Une sorte de pacte silencieux.
Puis un matin de décembre, Colette a posé une petite chaise pliante sur le perron.
— Le rocking-chair a pourri il y a longtemps, a-t-elle expliqué. Mais ça fait vide, sinon.
Marc est arrivé à 6 h 47.
Il a vu la chaise.
Il s’est immobilisé.
Colette observait derrière son rideau.
Moi derrière le mien.
Deux vieilles commères, aurais-je pensé autrefois.
Mais non.
Ce matin-là, nous étions simplement deux femmes qui attendaient de savoir si un petit geste avait touché quelqu’un.
Marc a posé le café sur la chaise.
Puis il s’est assis sur la marche.
Pour la première fois.
Il est resté près de dix minutes.
Le lendemain, Colette a mis un petit coussin.
Je lui ai dit :
— Vous exagérez.
— À mon âge, on a le droit.
Une semaine plus tard, j’ai apporté un pot de bruyère.
Marguerite aimait les fleurs, m’avait dit Colette.
Un voisin a débroussaillé le petit carré devant le perron.
Personne n’avait organisé quoi que ce soit.
Pas de réunion.
Pas de groupe de discussion.
Pas de panneau.
Pas de grande cause.
Simplement des gens qui, les uns après les autres, avaient décidé que la maison ne devait peut-être pas disparaître complètement sous les mauvaises herbes.
Marc n’a jamais demandé qu’on l’aide.
C’est peut-être pour cela que tout le monde l’a fait.
À Noël, à 6 h 47, il est arrivé comme toujours.
Cette fois, il a trouvé quatre gobelets.
Le sien.
Celui de Marguerite.
Un pour Colette.
Et un pour moi.
Nous étions là, en manteaux, autour de cette chaise ridicule, dans une rue encore noire où aucune fenêtre n’était vraiment réveillée.
Marc nous a regardées.
— Vous n’avez rien de mieux à faire un matin de Noël ?
Colette a répondu :
— À soixante-douze ans, si quelqu’un sait ce qu’il a de mieux à faire, qu’il m’appelle.
Marc a ri.
Un vrai rire.
Le premier que je lui entendais.
Nous avons bu notre café sans discours.
Sans cérémonie.
À un moment, Colette a raconté que Marguerite détestait les guirlandes clignotantes.
Marc a affirmé le contraire.
Ils se sont disputés pendant cinq minutes.
Et soudain j’ai compris quelque chose.
Nous ne faisions pas que nous souvenir d’une morte.
Nous lui permettions encore de provoquer des conversations.
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