Au même moment, Barnabé commença à avoir besoin d’un harnais pour se relever certains jours.
Ils adaptèrent leur rythme.
Sans discussion.
En janvier, Élise dut subir une intervention programmée sur les jambes afin d’améliorer sa mobilité.
Elle resta plusieurs semaines sans venir.
Barnabé attendit près du portail plusieurs après-midi d’affilée.
Toujours presque à la même heure.
Un jour, Sophie amena Élise simplement pour lui dire bonjour.
Elle se déplaçait encore difficilement.
Dans ses mains se trouvait le vieux lapin.
Elle l’avait découvert quelques semaines auparavant dans notre buanderie en aidant Mathieu à ranger des serviettes.
Elle serra le jouet.
Le vieux mécanisme situé dans son ventre produisit un bruit minuscule.
Presque un souffle.
Barnabé leva la tête.
Élise recommença.
Barnabé se mit debout.
Puis fit un pas.
C’est ce jour-là que le lapin cessa d’être seulement un vieux jouet.
Nous ne le comprîmes pas.
Quelques semaines plus tard, Élise recommença elle aussi à marcher davantage.
Ses muscles avaient perdu de la force.
Chaque mouvement semblait nouveau.
Barnabé, lui, allait dans la direction opposée.
Il glissait plus souvent.
Il respirait plus fort après une courte sortie.
Et il commençait à laisser de la nourriture dans sa gamelle.
C’est à cette période que Claire Morel découvrit la masse près de son foie.
Elle nous expliqua les options.
Puis leurs conséquences.
Laurent demanda :
— Et si on ne fait pas d’opération ?
La vétérinaire secoua doucement la tête.
— Ce n’est pas ne rien faire. On contrôle la douleur. On protège les bons jours. Et quand les mauvais jours prendront toute la place, on l’aidera.
Mathieu fixa le sol.
— Combien de temps ?
Claire Morel hésita.
— Quelques semaines peut-être. Peut-être davantage. Personne ne peut vous donner un calendrier honnête.
Nous transformâmes une partie du séjour en espace pour Barnabé.
Laurent fabriqua deux petites rampes.
Je couvris les endroits glissants avec de vieux tapis.
Mathieu commença un carnet.
Repas.
Médicaments.
Sommeil.
Respiration.
Distance parcourue.
Puis Élise revint.
Avec de nouvelles béquilles argentées.
Chaque pas semblait demander l’autorisation de tout son corps.
Sa mère marchait derrière elle sans la toucher.
Barnabé était couché près de la terrasse.
Élise pressa le lapin.
Un petit couinement fatigué sortit du jouet.
Barnabé releva la tête.
— À ton tour, dit-elle.
Il se leva.
Élise avança une béquille.
Barnabé avança une patte.
Elle bougea l’autre.
Il fit glisser ses pattes arrière.
Ils parcoururent quelques mètres en plusieurs minutes.
Sophie me regarda.
— Depuis une semaine, elle refuse de poser complètement ce pied.
Barnabé s’arrêta près de la jambe d’Élise.
Elle repositionna son pied.
Il repartit.
Barnabé n’avait évidemment aucune formation particulière.
Élise n’était pas spécialiste des chiens âgés.
Mais chacun reconnaissait quelque chose chez l’autre.
Le rythme d’un être qu’il ne faut pas presser.
Quand il pleuvait, ils restaient à l’intérieur.
Élise posait le lapin à quelques mètres de Barnabé.
Mathieu aidait le chien à se lever.
Barnabé marchait jusqu’au jouet.
Puis se reposait.
Ensuite, c’était au tour d’Élise de parcourir la même distance.
— Ne le laissez pas tricher, disait-elle.
Barnabé trichait énormément.
Il s’appuyait contre les meubles.
Il coupait les virages autour de la table.
Une fois, il s’allongea à mi-parcours avec l’expression très sérieuse d’un chien persuadé que personne ne remarquerait rien.
Élise éclata de rire.
Sa béquille glissa au sol.
Barnabé posa une patte dessus.
— Hé ! C’est à moi !
Il retira sa patte.
Mais garda son museau contre le tube métallique jusqu’à ce qu’elle la récupère.
De petites choses commencèrent à changer.
Les jours où Élise venait, Barnabé mangeait mieux.
Il se levait plus souvent.
Et quelques minutes avant son arrivée, il tournait déjà la tête vers le portail.
Élise, elle aussi, progressait.
Son pied gauche se posait plus à plat.
Elle restait debout plus longtemps.
Un jour, la professionnelle qui l’accompagnait dit une phrase que je n’ai jamais oubliée :
— La motivation change parfois complètement la façon dont une personne bouge. Élise ne marche pas seulement parce qu’on lui demande de faire des répétitions. Elle marche parce que quelqu’un l’attend au bout du trajet.
Les analyses de Barnabé, elles, ne s’amélioraient pas.
Il perdait du poids.
Son cœur devenait plus irrégulier.
Certains matins, Laurent devait soutenir son arrière-train avec une serviette pour l’aider à sortir.
Mais quand le portail sonnait, Barnabé écoutait.
Quand Élise dut reprendre davantage d’activités à l’extérieur, leurs horaires changèrent.
Pendant une période de vacances, elle vint vers 10 h 15.
Le nouvel horaire resta.
Un soir, Élise emporta le lapin chez elle pour réparer un œil manquant.
Barnabé refusa son dîner.
Plus tard, Laurent le trouva près du portail.
Sophie rapporta le jouet le soir même.
Élise avait cousu un petit bouton blanc à la place d’un œil.
Le second resta vide.
Barnabé prit immédiatement le lapin.
Encore un indice.
Encore un détail que nous ne sûmes pas comprendre.
Puis, au début du mois de mars, le rituel commença.
Chaque matin, Barnabé prenait le lapin.
Il le transportait jusqu’à la porte.
Et il attendait 10 h 15.
Nous étions déjà tellement concentrés sur sa fin de vie que notre peur interprétait tout à notre place.
Nous pensions :
Rituel.
Réconfort.
Préparation.
Un vieux chien qui s’accrochait au plus vieil objet de son existence.
Mais nous n’avions pas réellement observé Barnabé.
Il ne regardait jamais sa famille pendant l’attente.
Il regardait la maison d’Élise.
Il ne dormait pas avec le lapin.
Il le tenait devant la porte.
Il ne l’emportait pas le soir.
Il l’emportait le matin.
Un vendredi, Claire Morel revint examiner Barnabé.
Sa respiration devenait difficile.
Il commençait à accumuler du liquide dans l’abdomen.
Elle ajusta son traitement.
Puis elle nous demanda de choisir des limites.
Absence totale d’alimentation.
Douleur impossible à calmer.
Incapacité de se lever même avec de l’aide.
Difficulté importante à respirer au repos.
— Si vous arrivez à ce point, appelez-moi.
Mathieu nota tout sur la dernière page de son carnet.
Élise arriva pendant que la vétérinaire rangeait ses affaires.
Barnabé entendit le portail.
Il prit le lapin.
Et se leva.
Seul.
Claire Morel le regarda traverser l’entrée.
— Ça aussi, c’est une information importante, dit-elle.
Je crus comprendre.
— Vous pensez qu’il a plus de temps ?
— Je pense qu’il y a encore quelque chose qu’il tient à faire.
Élise resta avec lui une vingtaine de minutes.
Ils marchèrent jusqu’au bord de la terrasse.
Puis revinrent.
Barnabé trébucha deux fois.
Élise dut s’arrêter trois fois.
Chaque fois, l’autre attendit.
Avant de partir, Élise posa doucement sa main entre les oreilles de Barnabé.
— Lundi, je vais à l’hôpital pour un petit contrôle. Je reviens mardi.
Barnabé lécha le bouton blanc cousu sur le lapin.
Élise franchit le portail.
Pour la première fois, Barnabé essaya de la suivre.
Le lundi matin, à 5 h 38, Laurent trouva Barnabé près de son bol d’eau.
Ses pattes avant tenaient encore.
Ses pattes arrière ne répondaient presque plus.
Avec le harnais, nous parvînmes à le lever quelques secondes.
Puis il retomba.
Il refusa le poulet.
Sa respiration devint rapide.
Mathieu ouvrit son carnet.
Nous avions atteint plusieurs des limites fixées.
Élise, elle, était absente pour une intervention programmée.
Barnabé ne savait rien des rendez-vous médicaux.
Il savait simplement qu’il était matin.
Et que le lapin était dans son panier.
À 7 h 06, il se traîna vers lui.
Laurent voulut l’aider.
Barnabé s’immobilisa.
Quand Laurent relâcha le harnais, le chien recommença à avancer.
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