Dans la ligne rapide, j’ai retrouvé ma place, mon souffle et moi-même

Puis j’ai entendu quelqu’un crier mon prénom.

Claire.

Elle était venue.

Avec son mari, ses cheveux mal attachés, son air essoufflé, et un sachet de chouquettes écrasé dans la main.

Derrière elle, il y avait Julien.

J’ai cru d’abord qu’il passait juste chercher quelque chose.

Mais non.

Il s’était déplacé pour me voir nager.

Ça m’a tellement surprise que j’en ai presque oublié d’avoir peur.

« On s’est dit que ce serait idiot de rater ça », a dit Claire.

Julien a mis les mains dans ses poches.

« Ouais. Bon. Fais pas semblant de te noyer pour nous impressionner. »

C’était maladroit.

C’était Julien.

Mais il était là.

Et parfois, dans les familles, l’amour arrive justement comme ça.

Mal peigné.

Mal formulé.

Mais présent.

La course a commencé.

Je n’ai pas gagné.

Je n’ai même pas approché mon meilleur temps.

J’ai raté mon virage.

J’ai bu la tasse sur le retour.

Et pendant une seconde, j’ai eu cette vieille pensée affreuse :

tu vois, tu n’es pas à la hauteur.

Puis j’ai entendu, à travers tout le bruit, une voix hurler :

« Allez, Marianne, tu lâches rien ! »

Nathalie.

Bien sûr.

Je suis allée toucher le mur avec les épaules en feu.

Troisième.

J’ai levé la tête, toussé, repris mon souffle, et j’ai vu mes enfants applaudir.

Julien applaudissait de travers, comme quelqu’un qui n’a pas l’habitude.

Claire pleurait déjà.

Je me suis mise à rire en crachant un peu d’eau.

Ce n’était pas beau.

Mais c’était vivant.

Après les courses, on s’est retrouvés dehors, près des bancs en béton où le soleil tapait trop fort.

Julien m’a tendu une bouteille d’eau.

« T’étais impressionnante », a-t-il dit, sans me regarder.

Je l’ai remercié.

Il a haussé une épaule.

Puis il a ajouté :

« Pour l’autre fois… j’étais surtout vexé que tu aies raison. »

Je suis restée très immobile.

Avec Julien, il ne fallait pas rater les petites portes quand elles s’ouvraient.

« Ça arrive », j’ai dit.

« J’ai pris un deuxième boulot le soir. Temporairement. C’est pénible, mais ça va. »

J’ai senti quelque chose se dénouer dans ma poitrine.

Pas seulement parce qu’il se débrouillait.

Parce qu’il me parlait enfin comme à une personne capable d’entendre la vérité, pas comme à un portefeuille avec des bras.

« Je suis fière de toi », j’ai dit.

Il a grimacé, gêné.

« N’en fais pas trop, s’il te plaît. »

J’ai souri.

« Jamais de la vie. »

En juin, la date anniversaire de la mort de Michel est arrivée.

Je redoute toujours cette semaine-là.

Le monde continue exactement comme d’habitude, ce qui me semble chaque fois une forme d’insolence.

Les gens font leurs courses.

Rient dans la rue.

Réservent des vacances.

Pendant que moi, j’ai juste l’impression que l’air change de poids.

Les premières années, je survivais à cette période en restant chez moi avec les volets à moitié fermés.

Je faisais du café pour deux par habitude.

Je remettais sa vieille chemise sur le dossier d’une chaise sans même m’en rendre compte.

Cette année-là, le matin de la date, j’ai ouvert le placard et j’ai regardé sa tasse.

La même.

Ébréchée sur le bord.

Je l’ai prise dans mes mains.

Je me suis assise.

Et pour la première fois, je ne me suis pas contentée de pleurer.

Je lui ai parlé.

Pas longtemps.

Pas comme dans les films.

Juste quelques phrases simples.

Tu me manques.

J’ai eu peur.

Je crois que je vais un peu mieux.

Tu aurais ri de me voir en bonnet de bain.

Puis j’ai fait quelque chose que je repoussais depuis des années.

J’ai rangé sa tasse avec les autres.

Pas au fond du placard comme une relique.

À sa place.

Parmi les objets vivants.

Ce n’était pas l’oublier.

C’était arrêter de transformer mon amour en musée.

Ce matin-là, au lieu d’aller me cacher, je suis allée à la piscine.

Nathalie m’attendait.

Elle m’a vue arriver et a compris tout de suite que ce n’était pas un jour ordinaire.

« On nage ? » a-t-elle demandé.

J’ai hoché la tête.

On n’a presque pas parlé.

Quarante minutes tranquilles.

Des longueurs lentes.

À la fin, on s’est assises au bord avec les pieds dans l’eau.

« Il y a des jours où je me sens encore débutante dans ma propre vie », ai-je dit.

Nathalie a regardé la surface du bassin.

« Moi aussi. »

Puis elle a ajouté, après un silence :

« Je crois que c’est moins grave qu’avant. »

Elle avait raison.

Ce n’était pas moins triste.

C’était moins solitaire.

À la rentrée de septembre, Lucas a lancé un petit groupe du matin pour les adultes qui reprenaient après une opération, un deuil, une grosse fatigue ou simplement des années passées à remettre leur corps à plus tard.

Il m’a demandé si je voulais venir une fois par semaine pour accueillir les nouveaux.

« Moi ? »

« Oui, vous. Vous savez parler aux gens sans leur donner des ordres. C’est rare. »

J’ai failli refuser.

Je me sentais encore illégitime.

Pas assez rapide.

Pas assez solide.

Pas assez experte pour aider qui que ce soit.

Et puis j’ai repensé à la femme que j’étais le premier jour, celle qui s’était battue contre l’eau comme contre une ennemie.

Si quelqu’un m’avait souri ce matin-là, j’en aurais peut-être moins voulu à mon propre corps.

Alors j’ai accepté.

Le premier mercredi, ils étaient six.

Un homme après un pontage.

Une femme qui n’avait pas remis un maillot depuis vingt ans.

Un retraité très maigre qui disait qu’il venait « juste pour voir » et qui regardait le bassin comme on regarde un examen impossible.

Et puis une petite brune nerveuse d’une quarantaine d’années, qui ne cessait de s’excuser d’être lente avant même d’avoir mis un pied dans l’eau.

Je l’ai reconnue tout de suite.

Pas elle.

Sa peur.

Celle qui vous fait parler avant qu’on vous juge.

Je me suis approchée.

« Ici, on ne s’excuse pas d’exister », je lui ai dit.

Elle a eu un rire bref, surpris.

« Ce serait une bonne nouveauté. »

« Oui. Et ça tombe bien, c’est le thème. »

À la fin de la séance, elle m’a remerciée comme si je lui avais rendu quelque chose d’important.

Alors que je n’avais fait presque rien.

Juste être là.

Juste lui parler comme Lucas m’avait parlé.

Comme Nathalie avait fini par me parler.

Comme moi-même j’apprenais, enfin, à me parler.

Un soir d’automne, après l’entraînement, Nathalie et moi sommes sorties ensemble.

L’air sentait les feuilles mouillées et le tabac froid d’un voisin quelque part.

On s’est arrêtées devant la grille.

« Tu sais ce qui me frappe ? » m’a-t-elle dit.

« Non. »

« Il y a un an, j’étais persuadée que tu prenais ma place. »

Je l’ai regardée.

Elle souriait à peine.

« Et maintenant ? »

Elle a haussé les épaules.

« Maintenant, je crois que je ne savais même pas que la place pouvait s’agrandir. »

Je suis rentrée à pied ce soir-là.

Lentement.

Les vitrines étaient déjà éclairées.

Dans certaines cuisines, on devinait des gens attablés.

Dans d’autres, juste une lampe et une chaise vide.

Ma maison n’a pas cessé d’être silencieuse.

Mon corps n’est pas redevenu jeune.

Il y a encore des matins où je me lève raide, inquiète, un peu triste sans raison précise.

Il y a encore des jours où mes enfants m’agacent.

D’autres où ils m’attendrissent au point de me faire mal.

Il y a encore des anniversaires impossibles.

Des peurs stupides.

Des miroirs cruels.

Des moments où je dois me rappeler, très consciemment, que je ne suis pas obligée de disparaître pour que les autres aient de la place.

Mais il y a aussi autre chose maintenant.

Il y a le bonnet encore humide dans mon sac.

Les messages secs de Nathalie quand je trouve une excuse idiote pour manquer une séance.

Les conseils de Lucas criés à moitié depuis le bord.

La voix de Claire, moins affolée qu’avant.

Julien qui m’appelle parfois juste pour parler, ce qui me bouleverse plus que je ne le montre.

Et puis il y a cette sensation, certains matins, quand je glisse dans l’eau avant le lever du jour.

Le premier silence.

Le premier mouvement.

Le corps qui entre dans quelque chose de plus grand que lui sans avoir besoin de s’y excuser.

J’ai longtemps cru que la deuxième partie de ma vie serait forcément plus petite que la première.

Moins utile.

Moins désirée.

Moins regardée.

Je me trompais.

Elle est peut-être plus lente par endroits.

Plus cabossée.

Plus lucide aussi.

Mais elle n’est pas plus petite.

Elle me demande simplement autre chose.

Moins de sacrifice.

Moins de peur.

Plus de vérité.

Je ne suis pas redevenue la femme que j’étais avant.

Ni avant Michel qui tombe malade.

Ni avant l’hôpital.

Ni avant cette voix sèche dans une ligne rapide qui m’a fait croire que j’étais de trop.

Je suis devenue quelqu’un d’autre.

Quelqu’un que je n’avais jamais eu le temps de rencontrer.

Et maintenant, quand une nouvelle arrive au bord du bassin avec ce regard de personne qui s’attend déjà à gêner, je lui souris.

Je me décale un peu dans l’eau.

Je lui laisse de la place.

Puis je lui dis ce que j’aurais eu besoin d’entendre plus tôt :

« Allez. Entrez. Il y en a assez pour nous deux. »

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