Elle avait déjà sauvé trois chiots des flammes. Puis elle a entendu un quatrième cri… et personne n’a réussi à la retenir.
— Il en manque un.
La voix de Monique tremblait derrière moi.
Dans l’herbe détrempée, trois minuscules chiots étaient serrés sous une couverture. À quelques mètres, leur mère haletait, couchée sur le ventre, incapable de poser correctement ses pattes avant sur le sol.
Derrière elle, le petit chenil en bois n’était plus qu’un mur de fumée.
Je m’appelle Claire Morel. J’avais trente-neuf ans à l’époque. Je conduisais un car scolaire dans un village du Maine-et-Loire et j’étais également pompier volontaire.
Ce matin-là, peu avant six heures, j’avais aperçu une colonne de fumée derrière la maison de Monique Lemaire, à la sortie d’un petit bourg près de Saumur.
Monique avait soixante-huit ans. Veuve depuis plusieurs années, elle accueillait temporairement des chiennes abandonnées, des portées fragiles et des animaux qui avaient besoin de calme avant de trouver une famille.
Quand je suis arrivée, elle se tenait devant sa maison en robe de chambre, pieds nus dans ses sabots de jardin.
— Les petits, Claire… Ils sont quatre.
Avant même que je puisse lui répondre, une chienne bringée est sortie du chenil en flammes.
Elle portait un chiot dans sa gueule.
Elle l’a déposé dans l’herbe avec une délicatesse bouleversante, lui a touché le museau, puis s’est retournée vers le feu.
J’ai essayé de l’attraper.
Elle m’a échappé.
Quelques secondes plus tard, le toit du chenil a craqué.
Je ne voyais plus la chienne.
Puis elle est réapparue dans la fumée avec un deuxième chiot, un petit mâle fauve couvert de suie.
Monique s’est agenouillée.
— Deux…
La chienne a reniflé les deux petits.
Et elle est repartie.
Les sirènes arrivaient déjà au bout de la route.
J’ai enfilé ma veste de protection pendant que les premiers collègues déroulaient les tuyaux.
— Une chienne adulte, ai-je annoncé. Deux chiots encore à l’intérieur.
Notre chef d’équipe, Marc, venait à peine de faire ouvrir l’eau lorsque la chienne est sortie une troisième fois.
Elle avançait beaucoup plus lentement.
Sur son épaule gauche, les poils étaient noircis et recroquevillés. Une partie de ses moustaches avait disparu. Elle ne posait presque plus une patte avant.
Pourtant, elle portait encore un chiot.
Elle l’a placé à côté des deux autres.
Puis elle s’est écroulée.
Monique a passé une main tremblante sur son cou.
— C’est fini, ma belle. Tu les as sortis.
Pendant quelques secondes, nous l’avons tous cru.
La chienne respirait très vite, le poitrail collé à l’herbe mouillée. Marc s’approchait avec une couverture lorsque nous avons entendu quelque chose.
Un petit cri.
Très faible.
À l’intérieur.
Monique a blêmi.
La chienne a relevé la tête.
— Non, a murmuré Monique.
La chienne a essayé de se lever.
Ses pattes ont glissé.
Elle est tombée contre les genoux de Monique.
Alors Monique a attrapé son collier avec les deux mains.
— Tu n’y retournes pas.
Le cri a retenti une deuxième fois.
La chienne a regardé le bâtiment.
Puis elle a tourné la tête vers les trois chiots.
Elle les a reniflés rapidement.
Un.
Deux.
Trois.
Elle savait.
Il en manquait bien un.
Elle a commencé à tirer sur son collier.
Pas comme un animal paniqué.
Avec une détermination presque calme.
Monique pleurait.
Puis ses doigts se sont ouverts.
La chienne a traversé l’herbe sur ses pattes brûlées.
Et elle est rentrée une quatrième fois.
Nous avons tenté de progresser derrière elle.
La chaleur était devenue insupportable.
Une partie du toit s’est effondrée près de l’entrée.
Dix secondes ont passé.
Puis vingt.
Le chiot ne criait plus.
Derrière moi, Monique a laissé échapper un son que je n’ai jamais oublié.
J’ai voulu avancer.
Marc m’a retenue par l’épaule.
— Pas sous ce toit.
Et soudain, quelque chose a bougé au ras du sol.
Une silhouette.
La chienne rampait.
Elle a franchi le seuil en traînant presque son arrière-train.
Dans sa gueule se trouvait un minuscule chiot noir, avec une fine ligne blanche sur le museau.
Elle a atteint l’herbe.
Elle l’a posé contre les trois autres.
Puis, malgré sa respiration saccadée, elle les a encore reniflés.
Un.
Deux.
Trois.
Quatre.
Seulement après cela, ses pattes ont cédé.
Elle s’est couchée près d’eux et n’a plus essayé de se relever.
Les quatre chiots étaient vivants.
La mère, elle, était dans un état inquiétant.
Ses coussinets avaient été gravement brûlés. Son flanc et son épaule avaient été touchés. Elle avait inhalé beaucoup de fumée.
À la clinique vétérinaire, on nous a prévenus qu’elle risquait de ne pas passer la nuit.
Pourtant, elle l’a passée.
Puis une autre.
Et une autre encore.
Nous avons fini par l’appeler Braise.
Parce qu’après l’incendie, quelque chose continuait à tenir en elle.
Mais à ce moment-là, nous ignorions encore le détail le plus étonnant de toute cette histoire.
Le quatrième chiot, celui pour lequel Braise avait failli mourir, n’était pas son petit.
Il n’avait aucun lien biologique avec elle.
Elle l’avait simplement adopté douze jours plus tôt.
Trois semaines avant l’incendie, Monique avait reçu un appel d’un petit réseau local de familles d’accueil.
Une chienne gestante avait été trouvée derrière un ancien entrepôt, à une vingtaine de kilomètres de chez elle.
Elle était maigre, déshydratée et méfiante.
Personne ne connaissait son nom.
Elle n’avait aucun moyen d’identification visible.
Le vétérinaire estimait qu’elle mettrait bas dans une dizaine de jours.
Comme le refuge du secteur ne disposait pas d’un espace suffisamment calme, Monique avait accepté de l’accueillir.
Depuis la mort de son mari, elle s’occupait régulièrement d’animaux en difficulté.
Elle disait toujours :
— J’ai une grange vide et je ne sais pas dire non.
En réalité, elle avait surtout une patience peu commune.
La chienne passa sa première nuit cachée sous un établi.
Monique posa de la nourriture à quelques mètres et s’assit de l’autre côté de la pièce avec un magazine de jardinage.
Elle lut plusieurs pages à voix haute.
Elle ne chercha pas à toucher la chienne.
Vers minuit, l’animal sortit lentement de sa cachette pour manger.
Le lendemain, elle suivit Monique jusqu’au petit chenil aménagé derrière la maison.
Il y avait un sol lavable, des couvertures propres et une grande caisse de mise bas.
Monique l’appela provisoirement Margot.
Le prénom ne lui allait pas vraiment.
Margot évoquait pour elle quelque chose de gai, de léger.
Cette chienne ne l’était pas encore.
Elle observait constamment les portes.
Elle sursautait au bruit des voitures.
Elle mangeait vite, comme si quelqu’un risquait de lui reprendre sa gamelle.
Pourtant, jour après jour, elle se rapprocha de Monique.
La sixième nuit, le travail commença.
Monique dormit sur un lit de camp à côté de la caisse.
Entre minuit et quatre heures du matin, trois chiots naquirent.
La première était une petite femelle bringée que Monique appela Noisette.
Le deuxième, un mâle fauve avec une poitrine blanche, devint Marius.
La troisième, noire avec le bout des pattes blanches, fut appelée Plume.
Tous les trois allaient bien.
Leur mère les nettoyait sans relâche.
Elle refusait même de quitter la caisse pour manger.
Monique dut lui approcher la gamelle.
Au lever du jour, la chienne avait adopté une habitude qui faisait sourire Monique.
Avant de s’endormir, elle reniflait chaque petit.
Noisette.
Marius.
Plume.
Si l’un d’eux s’éloignait, elle le ramenait du bout du museau.
Monique appelait cela « faire l’appel ».
Puis, quatre jours plus tard, un autre appel arriva.
Un chiot nouveau-né avait été découvert seul dans un carton près d’une aire routière.
Sa mère restait introuvable.
Il était plus petit que les autres et très affaibli.
Il fallait le nourrir presque constamment.
On demanda à Monique si sa chienne pourrait l’accepter.
Rien n’était garanti.
Certaines mères adoptent immédiatement un petit étranger.
D’autres le tolèrent sans vraiment s’en occuper.
Certaines le refusent.
Monique entra dans le chenil avec le chiot enveloppé dans une serviette.
La chienne se leva.
Elle sentit d’abord le tissu.
Puis le petit.
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