Armand n’avait pas voulu prendre le risque d’être séparé d’elle.
Au petit matin, elle était encore vivante parce qu’il avait construit autour de son petit corps plusieurs couches de tissu.
Il avait replié son écharpe pour former une sorte de nid.
Il l’avait placée contre son torse.
Puis il avait étendu son manteau le plus chaud au-dessus.
Ce manteau aurait dû être sur ses épaules.
Il était sur elle.
Les secouristes ont confirmé qu’Armand était mort pendant la nuit.
Le froid avait probablement aggravé un problème cardiaque ancien.
Il n’y avait eu ni agression ni accident.
Seulement un vieil homme fragile, une nuit glaciale et un petit animal qu’il avait décidé de protéger.
Pendant qu’on s’occupait d’Armand, je tenais Espoir contre moi.
Elle avait commencé à gémir.
J’ai regardé l’un des secouristes.
« Elle a besoin de manger. »
Il m’a répondu :
« Probablement. Et vite. »
Je savais déjà que je n’avais pas ce qu’il fallait.
Alors j’ai marché.
À neuf rues de là se trouvait une petite épicerie de quartier.
Je passais parfois devant sans entrer.
Elle ouvrait tôt et vendait un peu de tout : fruits, produits ménagers, conserves, croquettes, journaux, café.
Le propriétaire s’appelait Mathieu Lenoir.
Je l’ignorais encore.
Quand je suis entrée, il était derrière la caisse.
Il avait une cinquantaine d’années, les cheveux grisonnants sur les tempes et les épaules de quelqu’un qui avait porté des cartons pendant des années.
Son regard s’est immédiatement posé sur mon manteau, mes chaussures sales et mon sac.
Sa main s’est immobilisée près du comptoir.
Je connaissais ce regard.
Il signifiait : Est-ce qu’elle va demander de l’argent ?
Ou : Est-ce qu’elle va prendre quelque chose ?
Je me suis approchée lentement.
Puis j’ai sorti Espoir.
« J’ai besoin de lait pour chiot. »
Mathieu a cligné des yeux.
« Elle est à vous ? »
J’ai posé le morceau de carton d’Armand sur le comptoir.
« Elle l’est maintenant, je crois. »
Il a lu le message.
Une fois.
Puis une deuxième.
Sans rien dire, il a quitté la caisse et s’est dirigé vers un rayon.
Il est revenu avec une boîte de lait maternisé, un petit biberon et deux chiffons propres.
« Je n’ai pas d’argent », ai-je dit.
« Nourrissez-la d’abord. »
« Je peux revenir payer. »
« Nourrissez-la d’abord. »
Il m’a conduite dans une petite réserve derrière la boutique.
Un radiateur électrique chauffait la pièce.
Espoir s’est mise à trembler davantage lorsque la chaleur a gagné son corps.
J’ai mélangé le lait en suivant les instructions et j’ai testé la température sur mon poignet.
Mathieu m’observait.
« Vous avez déjà fait ça ? »
« Pas avec des chiens. »
J’ai hésité.
« J’étais aide-soignante. »
Espoir a bu quelques gorgées.
Puis quelques autres.
Ensuite, elle s’est endormie en gardant sa petite patte contre le biberon.
Je crois que quelque chose s’est fissuré en moi à ce moment-là.
Depuis des mois, j’avais vécu en essayant de ne dépendre de personne.
Ne rien demander.
Ne rien promettre.
Ne pas imaginer le lendemain.
Mais ce chiot allait avoir faim dans quelques heures.
Puis encore quelques heures plus tard.
Elle aurait besoin de chaleur.
De soins.
De moi.
Cette contrainte minuscule me terrifiait.
Et, en même temps, elle rendait soudain l’après-midi nécessaire.
Je suis restée deux heures dans la réserve.
Avant de partir, j’ai lavé le biberon et replié les chiffons.
Mathieu a glissé le lait dans un sac.
Puis deux barres de céréales.
J’en ai retiré une.
« Une suffit. »
Il l’a remise.
« Alors gardez l’autre pour demain. »
Le lendemain matin, je suis revenue avant l’ouverture.
Je ne voulais pas qu’il pense que j’avais disparu avec ce qu’il m’avait donné.
Je ne voulais surtout pas qu’il pense qu’Espoir n’avait pas survécu.
Quand il a relevé le rideau métallique, il m’a vue sur le trottoir.
Il a regardé Espoir.
« Elle va mieux. »
Ce n’était pas une question.
« Un peu. »
Il nous a encore laissées près du radiateur.
Le troisième jour, j’ai demandé :
« Qu’est-ce que je peux faire en échange ? »
Mathieu a regardé autour de lui.
Puis il m’a tendu un balai.
« Commencez par le riz près du rayon des conserves. »
J’ai balayé.
Puis j’ai aplati des cartons.
J’ai trié des boîtes abîmées.
J’ai nettoyé une étagère.
Espoir dormait dans une caisse de légumes garnie d’une serviette.
À dix heures, Mathieu a posé un billet dans ma main.
Je l’ai immédiatement repoussé.
« Vous avez déjà payé le lait. »
« Le lait, c’était pour elle. »
Il a remis le billet dans ma paume.
« Ça, c’est pour votre travail. »
Je me souviens encore de cette phrase.
Parce qu’elle faisait une différence énorme.
L’aide avait permis à Espoir de manger.
Le travail me donnait une raison de revenir.
Pendant onze jours, je suis arrivée à l’heure.
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