Gustave, le chat roux qui a rouvert les portes du quartier

Je croyais que l’histoire de Gustave et de sa double vie s’arrêterait à cette note ridicule et à quelques cafés chez Madeleine. Je me trompais complètement.

Au début, tout est resté simple.

Le genre de simplicité qui rassure.

Gustave disparaissait parfois une heure ou deux, puis revenait avec son air satisfait d’animal qui avait réglé des affaires importantes sans avoir de comptes à rendre à personne.

Moi, je passais chez Madeleine une ou deux fois par semaine.

Pas par politesse.

Pas par obligation.

Parce que, sans trop savoir quand exactement, c’était devenu naturel.

Je frappais deux fois.

Elle disait toujours : « Entrez, c’est ouvert », même quand la porte était déjà déverrouillée depuis cinq minutes, comme si elle m’avait entendu arriver avant même que je sorte de voiture.

Gustave, lui, n’attendait même plus.

Dès qu’on tournait dans sa rue, il se mettait à remuer dans sa caisse de transport comme un enfant qui reconnaît la maison des grands-parents.

Puis j’ai arrêté d’apporter la caisse.

Monsieur préférait manifestement faire le trajet avec sa dignité intacte.

Alors je le laissais suivre à son rythme quand il décidait de partir, et il arrivait souvent avant moi.

Madeleine disait que ce chat avait un sens du timing presque inquiétant.

« Il sait exactement quand je me mets à table », m’a-t-elle dit un après-midi en lui posant devant le nez une petite soucoupe vide, juste pour lui faire croire qu’il pouvait négocier quelque chose.

« Il a surtout un sens très développé de l’escroquerie affective », j’ai répondu.

Elle a ri.

C’était devenu un son familier, son rire.

Discret, un peu cassé au début, puis plus franc quand elle oubliait de se retenir.

Sa maison avait changé aussi.

Ou peut-être que c’était mon regard.

Les pots de fleurs devant l’entrée avaient retrouvé un peu de couleur. Le banc était souvent débarrassé des feuilles mortes. Une couverture légère avait réapparu sur l’accoudoir du fauteuil que Gustave s’était approprié comme s’il figurait sur son testament.

Il y avait de nouveau des traces de vie.

Pas quelque chose de spectaculaire.

Juste de petits signes.

Une tasse de plus dans l’évier.

Une radio allumée dans la cuisine.

Une tarte posée sur le plan de travail « parce que j’avais envie d’en faire une, pour une fois ».

Je crois que c’est comme ça que ça revient, la vie.

Pas avec un grand discours.

Pas avec une révélation.

Avec une chaise qu’on sort pour quelqu’un d’autre.

Avec du café qu’on prépare en comptant une tasse de plus.

Avec un chat roux qui s’invite partout comme s’il tenait le quartier entier sous sa patte.

Puis il y a eu le jeudi.

Je m’en souviens très bien parce qu’il pleuvait depuis le matin.

Une pluie fine, tenace, qui ne faisait pas beaucoup de bruit mais qui semblait décidée à s’installer pour toujours.

Gustave était parti après le déjeuner.

Je ne m’en étais pas inquiété.

Il connaissait le chemin, connaissait les abris, connaissait manifestement mieux la vie que moi sur bien des points.

Mais vers dix-sept heures, Madeleine m’a appelé.

C’était la première fois.

Sa voix était calme, mais pas tout à fait normale.

« Il n’est pas venu aujourd’hui. »

Il m’a fallu une seconde pour comprendre qu’elle parlait de Gustave.

« Avec la pluie, il est peut-être resté au chaud chez moi », j’ai dit.

« Peut-être », a-t-elle répondu.

Puis elle a ajouté, après un silence :

« C’est idiot, mais ça m’inquiète. »

Je lui ai dit que j’allais regarder.

Et tout d’un coup, moi aussi, ça m’a inquiété.

J’ai fouillé la maison.

Le garage.

Le jardin.

Sous la voiture.

Derrière le cabanon.

J’ai secoué son paquet de friandises comme un désespéré.

Rien.

J’ai commencé à faire le tour des rues voisines sous la pluie, avec cette sensation ridicule et très réelle qu’un désordre profond était en train de se créer à cause d’une absence de dix kilos de chat roux.

À la troisième rue, je suis tombé sur mon voisin d’en face, Bernard, un homme qui parle peu mais qui voit tout.

Il tenait son parapluie comme s’il montait la garde.

« Tu cherches ton gros fainéant ? » il m’a demandé.

« Oui. Tu l’as vu ? »

Il a pointé du menton vers le bout de la rue.

« Il y a une petite fille, chez les nouveaux arrivés, la maison aux volets gris. Je l’ai vue assise sur les marches avec lui tout à l’heure. »

Les nouveaux arrivés.

Je connaissais à peine la maison.

Une mère, je crois.

Et une petite fille.

Je n’avais échangé avec elles que des bonjours de loin.

Quand je suis arrivé, la porte était entrouverte.

J’ai frappé doucement.

Une femme d’une trentaine d’années a ouvert, l’air fatigué de ceux qui portent trop de choses à la fois et essayent de ne rien laisser tomber.

Avant même que je parle, elle a compris.

« Vous venez pour le chat roux ? »

J’ai presque eu envie de dire non, je viens pour le maire du quartier, tant ça semblait devenu son rôle.

« Oui. Pardon. Il est ici ? »

Elle a hésité, puis a ouvert la porte un peu plus grand.

Dans le salon, une petite fille d’environ huit ans était assise par terre avec une couverture sur les genoux.

Et Gustave était allongé contre elle.

Pas sur elle.

Contre elle.

Comme s’il s’était mis exactement là où il fallait.

La fillette avait le nez rouge, les yeux gonflés, et elle passait machinalement la main dans le poil du chat avec le sérieux de quelqu’un qui s’accroche à ce qui l’empêche de tomber.

« Il est entré tout seul quand je rentrais de l’école avec elle », a dit la mère à voix basse. « J’allais le remettre dehors, mais… »

Elle a regardé sa fille.

Elle n’a pas terminé sa phrase.

Je n’en avais pas besoin.

« Elle a eu une mauvaise journée ? » j’ai demandé.

La mère a laissé échapper un petit souffle sans joie.

« Son père devait venir aujourd’hui. Il a annulé au dernier moment. »

J’ai hoché la tête.

Pas parce que je savais quoi dire.

Parce qu’il n’y avait probablement rien d’intelligent à dire.

La petite fille a levé les yeux vers moi.

« Il s’appelle comment ? »

« Gustave », j’ai répondu.

Elle a essuyé sa joue d’un revers de manche.

« Il est resté quand j’ai pleuré. »

Je me suis tourné vers ce traître magnifique.

Il avait les yeux mi-clos, parfaitement à son aise, comme s’il exerçait depuis des années sans diplôme une profession très précise.

La mère a eu un sourire timide.

« Je crois qu’il sent les gens tristes. »

J’aurais voulu répondre quelque chose de léger.

Une blague.

Une remarque sur son opportunisme.

Mais en regardant cette petite fille apaisée contre ce gros corps chaud et tranquille, je n’ai pas réussi.

Je me suis contenté de dire :

« Oui. Je crois aussi. »

Gustave est rentré avec moi une heure plus tard.

Pas tout de suite.

Pas avant d’avoir estimé que sa présence n’était plus indispensable.

Quand je suis passé chez Madeleine ensuite pour la rassurer, je lui ai raconté.

Elle a gardé le silence pendant un moment.

Puis elle a dit :

« Alors il ne visite pas seulement les cuisines. »

J’ai souri.

« Apparemment non. »

Elle a remué son café, les yeux dans le vide.

« Certaines bêtes sentent les failles. Elles savent où se poser. »

Cette phrase est restée avec moi.

Les semaines suivantes, j’ai commencé à voir le quartier autrement.

Avant, j’y voyais des maisons.

Des voitures.

Des gens pressés.

Des habitudes.

Maintenant, je voyais des solitudes qui se croisaient sans se parler.

La petite fille aux volets gris, qui attendait certains mercredis avec une gravité d’adulte.

Bernard, qui passait ses journées à tailler des choses dans son garage juste pour ne pas écouter le silence chez lui.

Madeleine, qui avait recommencé à mettre du rouge à lèvres les jours où quelqu’un devait passer.

Et moi, sans doute, qui pensais vivre correctement alors que mes journées étaient devenues si mécaniques que mon chat avait dû faire le travail relationnel à ma place.

Le premier samedi de décembre, il faisait froid mais sec.

Madeleine m’a demandé si je pouvais l’aider à descendre une boîte du haut d’une armoire.

« Une simple boîte », a-t-elle dit.

C’était évidemment faux.

Chez les gens qui vivent seuls depuis longtemps, les « simples boîtes » contiennent presque toujours une partie de leur vie.

Je suis monté sur une chaise et je l’ai attrapée.

Elle était plus légère que je pensais.

À l’intérieur, il y avait des décorations de Noël, quelques cartes anciennes, une guirlande un peu déformée, et des photos.

Beaucoup de photos.

Madeleine en a pris une, puis une autre.

Ses gestes étaient lents, précis.

On aurait dit qu’elle touchait du verre.

« On ne faisait plus vraiment Noël depuis la mort de Marcel », a-t-elle dit.

C’était la première fois qu’elle prononçait son prénom.

Pas « mon mari ».

Pas « lui ».

Marcel.

J’ai attendu.

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