Gustave, le chat roux qui a rouvert les portes du quartier

Elle a souri en regardant une photo jaunie.

« Il accrochait toujours la guirlande de travers. Et il prétendait que c’était plus vivant comme ça. »

J’ai regardé Gustave, roulé en boule sur le fauteuil, totalement indifférent au poids émotionnel de la scène.

« Il avait peut-être raison », j’ai dit.

Elle m’a regardé.

Puis elle a ri doucement.

« Vous savez, ça me faisait mal, avant, d’ouvrir cette boîte. »

Elle a reposé la photo.

« Aujourd’hui, ça me fait moins mal. »

Je crois que c’était ça, le vrai changement.

Pas qu’elle oubliait.

Pas qu’elle allait mieux comme par magie.

Mais le souvenir n’occupait plus toute la pièce.

Il y avait de nouveau de la place pour autre chose.

Pour un café.

Pour une visite.

Pour un chat voleur.

Pour un voisin qui restait un peu plus longtemps que prévu.

L’idée n’est pas venue de moi.

Ni de Madeleine.

Ni de Bernard, même s’il fera plus tard semblant que si.

Elle est venue de la petite fille aux volets gris.

Elle s’appelait Lucie.

Je l’ai appris le jour où je l’ai croisée devant chez Madeleine, accroupie pour tendre à Gustave un jouet ridicule en forme de souris.

« Maman a dit qu’on pouvait passer dire bonjour », m’a-t-elle annoncé avec le sérieux des enfants qui citent une autorisation officielle.

Madeleine est sortie presque aussitôt.

Elle avait mis son manteau.

Elle avait même coiffé ses cheveux.

Et quand Lucie lui a demandé si elle allait faire un sapin cette année, il s’est passé quelque chose sur son visage.

Pas de la tristesse, exactement.

Plutôt une hésitation ancienne.

« Je ne sais pas encore », a-t-elle dit.

Lucie a réfléchi deux secondes.

Puis elle a répondu, comme si la solution était évidente :

« On peut vous aider. »

C’est comme ça que tout a commencé.

Au départ, ça devait juste être un sapin.

Un petit.

Quelque chose de simple.

Finalement, Bernard est arrivé avec une caisse d’outils « au cas où », alors qu’il n’y avait strictement rien à réparer.

La mère de Lucie a apporté des biscuits.

J’ai pris des lumières et des clémentines.

Madeleine a sorti sa boîte de décorations.

Et Gustave a supervisé l’ensemble depuis le tapis du salon comme un chef de chantier obèse et incompétent.

Le sapin était un peu bancal.

La guirlande aussi.

Certaines boules étaient trop bas, d’autres trop haut.

Lucie a insisté pour mettre l’étoile elle-même, avec la langue légèrement sortie de concentration.

Bernard a juré à voix basse parce que les ampoules faisaient un faux contact.

La mère de Lucie a ri pour la première fois, je crois, d’un rire entier.

Et Madeleine regardait tout ça avec une expression que je n’oublierai pas.

Quelque chose entre l’étonnement et la gratitude.

Comme si elle n’osait pas encore croire que cette agitation se déroulait vraiment chez elle.

Quand on a allumé les lumières, tout le monde s’est tu.

Pas longtemps.

Juste ce qu’il faut.

La pièce n’était pas plus grande.

Pas plus belle.

Pas plus neuve.

Mais elle semblait de nouveau habitée de l’intérieur.

Madeleine a porté une main à sa bouche.

Puis elle a dit, d’une voix un peu tremblante :

« Ça faisait longtemps que cette maison n’avait pas entendu autant de bruit. »

Lucie s’est tournée vers elle.

« C’est un joli bruit. »

Madeleine a hoché la tête.

« Oui. C’est un très joli bruit. »

Après ça, les choses ont continué sans qu’on les décide vraiment.

Bernard est revenu pour vérifier « une histoire d’ampoules », alors qu’elles marchaient très bien.

La mère de Lucie a proposé d’apporter une soupe un soir où Madeleine toussait un peu.

Moi, je passais plus souvent.

Parfois cinq minutes.

Parfois deux heures.

Et parfois sans raison particulière.

Juste pour frapper deux fois à la porte.

Un dimanche de janvier, il a neigé.

Presque rien.

Une neige fine, hésitante, qui tenait à peine sur les toits et les haies.

J’étais chez moi quand j’ai vu, par la fenêtre, Gustave traverser lentement la rue en laissant derrière lui une suite de traces épaisses.

Puis une deuxième silhouette.

Puis une troisième.

Madeleine avançait avec son écharpe grise et ses petites étapes prudentes.

Lucie sautillait autour d’elle avec cette énergie que seuls les enfants ont quand il fait froid.

Bernard suivait, les mains dans les poches, l’air de quelqu’un qui n’était là que par accident, alors qu’il était visiblement sorti exprès.

J’ai ouvert la porte avant même qu’ils arrivent.

« On se disait », a lancé Bernard, « qu’un café chez toi serait peut-être moins triste que chacun chez soi. »

C’était sa façon à lui d’être délicat.

Je me suis écarté pour les laisser entrer.

Ma maison n’était pas préparée.

Il y avait une pile de linge sur une chaise, des papiers sur la table, un torchon oublié près de l’évier.

Avant, ça m’aurait gêné.

Ce jour-là, non.

Parce que tout à coup, ce désordre ressemblait à quelque chose de vivant.

Lucie s’est installée par terre avec Gustave.

Madeleine a regardé autour d’elle et a dit :

« Vous voyez ? Maintenant, c’est chez vous qu’il a choisi son fauteuil. »

En effet, le traître venait de monter sur mon vieux siège près du radiateur avec un sérieux administratif.

On a bu du café.

Puis un autre.

Puis on a sorti ce qu’il y avait : des biscuits, du pain, un peu de confiture, du fromage, les restes d’un gâteau sec.

Rien d’exceptionnel.

Mais personne ne semblait pressé de partir.

À un moment, Lucie a demandé :

« On peut refaire ça ? »

Pas « un jour ».

Pas « peut-être ».

« On peut refaire ça ? »

Comme si elle avait déjà compris que certaines choses méritent d’être répétées avant même qu’on leur donne un nom.

Madeleine a regardé sa tasse.

Puis moi.

Puis Bernard.

« Oui », a-t-elle dit. « Je pense qu’on peut. »

Alors on l’a refait.

Pas selon un planning précis.

Pas comme une obligation.

Juste comme quelque chose qu’on a fini par considérer comme normal.

Un café partagé.

Une soupe improvisée.

Un morceau de tarte.

Une visite courte qui s’étire.

Une porte à laquelle on frappe deux fois.

Au printemps, les pots de fleurs de Madeleine étaient de nouveau pleins.

Bernard a prétendu que c’était grâce à ses conseils.

C’était faux.

Lucie avait choisi les couleurs.

La mère de Lucie avait apporté le terreau.

Moi, j’avais porté les sacs.

Gustave avait regardé sans aider, ce qui restait fidèle à sa ligne de conduite.

Un soir, en repartant, Madeleine m’a rappelé.

Je me suis retourné.

Elle tenait entre ses doigts un petit papier jauni.

La fameuse note.

Je l’ai reconnue tout de suite.

« Je l’avais gardée en double », a-t-elle dit avec un air presque coupable.

« Vous avez fait un double ? »

« Bien sûr. On ne rédige pas une facture aussi importante sans archives. »

J’ai ri.

Elle aussi.

Puis elle m’a tendu le papier.

Au dos, il y avait une écriture plus récente, plus lente encore que la première.

Elle avait ajouté une ligne :

DETTE RÉGLÉE.

EN THON, EN CAFÉS, EN VISITES,

ET EN BRUIT DE VIE.

Je suis resté un moment sans parler.

Pas parce que c’était grand.

Pas parce que c’était poétique.

Parce que c’était vrai.

Je l’ai regardée.

Elle avait les yeux un peu brillants, mais le sourire tranquille.

« Je crois », a-t-elle dit, « qu’il savait ce qu’il faisait, ce chat. »

À l’intérieur, Gustave s’est mis à miauler d’un ton scandalisé, probablement parce que sa gamelle n’était pas remplie dans la seconde exacte où il l’avait décidé.

J’ai secoué la tête.

« Non. Je crois surtout qu’il est tombé par hasard sur des gens qui avaient besoin qu’on recommence à se rendre visite. »

Elle a souri.

« Peut-être. Mais il a quand même donné le premier coup de patte. »

Aujourd’hui encore, Gustave continue ses tournées.

Un peu moins loin qu’avant.

Un peu plus lentement aussi.

L’âge, peut-être.

Ou le confort d’avoir désormais plusieurs foyers où l’on connaît ses caprices.

Il passe chez Madeleine.

Il passe chez Lucie.

Il va parfois se poster devant le garage de Bernard comme s’il venait inspecter les travaux.

Et tous, autant qu’on est, on fait semblant de croire qu’il vient seulement pour la nourriture.

C’est plus simple comme ça.

Ça évite de dire à voix haute certaines vérités.

Comme celle-ci :

il y a des êtres qui entrent dans une vie sans frapper, s’installent sans permission, bouleversent les habitudes, réclament trop, coûtent cher en thon et en dignité…

et finissent pourtant par recoudre doucement ce qu’on ne montrait à personne.

Au fond, Gustave n’a jamais seulement ouvert une ardoise dans le quartier.

Il a ouvert des portes.

Et il nous a appris, à sa manière de gros chat roux sans scrupules, qu’on peut parfois retrouver une famille non pas en la cherchant très loin…

mais à deux rues de chez soi, derrière une porte ordinaire, chez quelqu’un qui attendait simplement qu’on frappe deux fois.

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