— Elle a un souffle cardiaque, m’a-t-elle finalement expliqué. Ce n’est pas rare chez une chienne de son âge.
— C’est grave ?
— Pas forcément. Il faudra surveiller. La toux peut avoir plusieurs causes. On va faire quelques examens simples avant de tirer des conclusions.
Je hochais la tête.
Encore des dépenses.
Encore des inconnues.
Puis la vétérinaire s’est accroupie devant Nina.
Elle a tendu une main.
Nina n’a pas remué la queue.
Elle n’a pas avancé.
Elle a observé cette main pendant plusieurs secondes.
Puis elle a levé sa patte.
Et l’a déposée dessus.
La vétérinaire a souri.
— Elle n’est pas distante.
Je l’ai regardée.
— C’est ce qu’on m’a dit.
— Non. Elle est prudente.
Cette phrase est restée avec moi.
Prudente.
Combien de fois, dans une vie, confond-on la prudence des êtres blessés avec de l’indifférence ?
Sur le chemin du retour, Hector ralentissait dès que Nina ralentissait.
Il ne la tirait jamais.
Il réglait son pas sur le sien.
Je les regardais avancer devant moi et je commençais à comprendre ce qu’ils avaient construit l’un avec l’autre.
Ce n’était pas spectaculaire.
C’était fait de petits gestes.
Attendre.
Partager.
Ralentir.
Rester.
Le soir, la salle commune de la résidence était presque pleine.
Des chaises pliantes avaient été alignées.
Quelques habitants discutaient près de la machine à boissons.
D’autres me regardaient déjà.
Enfin, ils regardaient les deux laisses dans ma main.
— Il en a vraiment deux, a murmuré une dame.
— C’est le règlement qui va sauter maintenant ? a répondu quelqu’un.
Je me suis assis au fond.
Hector s’est couché à mes pieds.
Nina contre lui.
Mme Lenoir a commencé la réunion avec les problèmes habituels : une porte qui fermait mal, des cartons laissés près des poubelles, un vélo attaché au mauvais endroit.
Puis elle est arrivée à moi.
— Nous avons également une situation concernant le nombre d’animaux autorisés dans un logement.
Toutes les têtes se sont tournées.
Un homme au premier rang a parlé immédiatement.
— Si on autorise deux chiens à quelqu’un, demain tout le monde en aura trois.
Une femme a répondu :
— Regardez-les. Ils ne bougent même pas.
Une autre voix :
— Il y a quand même des gens qui ont peur des chiens.
— Alors on organise les choses, a dit quelqu’un. On ne va pas prétendre qu’ils occupent tout l’immeuble.
Les paroles ont commencé à circuler.
Calmes au début.
Puis plus fermes.
Je sentais mes mains devenir humides.
Finalement, je me suis levé.
— Je peux expliquer ?
Le silence s’est installé.
Je n’aime pas parler devant des groupes.
Mais cette fois, je n’avais plus vraiment le choix.
— J’avais prévu d’adopter Hector seulement.
Je l’ai montré.
Il a levé la tête.
— Quand j’ai voulu partir du refuge, il a refusé d’avancer. Nina était encore derrière son grillage.
J’ai raconté le reste.
La patte tendue.
René.
Les trois semaines.
Le refuge.
Les deux précédentes adoptions ratées de Nina.
Personne ne m’a interrompu.
Puis une femme près de la fenêtre a demandé :
— Mais si votre budget est serré, pourquoi en prendre deux ?
La question m’a fait mal parce qu’elle était légitime.
Je n’avais pas envie de faire semblant que tout serait facile.
— Je me la pose aussi.
Quelques regards ont changé.
— Ça m’inquiète. Les frais vétérinaires m’inquiètent. La place m’inquiète. Je ne sais même pas comment seront les prochains mois.
J’ai regardé Hector et Nina.
— Mais je savais ce qui arriverait si je repartais avec lui seul.
L’homme du premier rang a croisé les bras.
— Vous n’en savez rien.
— Non.
J’ai respiré.
— Mais le refuge, lui, le savait. Nina arrêtait de manger quand Hector n’était plus là.
Personne n’a répondu.
Nina s’est soudain relevée.
Doucement.
Ses articulations semblaient raides.
Elle a fait trois pas loin d’Hector.
Puis elle s’est arrêtée.
Elle a regardé les gens.
Pas comme un chien qui cherche à plaire.
Elle n’a pas remué la queue.
Elle n’a pas quémandé.
Elle a juste regardé.
Marc était appuyé contre le mur.
Il s’est raclé la gorge.
— Je travaille ici depuis douze ans.
Mme Lenoir s’est tournée vers lui.
— Marc…
— Je veux juste dire quelque chose.
Il a désigné les chiens d’un mouvement du menton.
— Je suis monté chez M. Morel ce matin. J’étais encore dans son appartement hier. Ces deux chiens font moins de bruit que beaucoup d’entre nous.
Quelques personnes ont ri.
Il a continué :
— Je comprends le règlement. Mais je comprends aussi qu’il a été écrit pour éviter les nuisances, pas pour séparer systématiquement deux animaux qui ne créent aucune nuisance.
Mme Lenoir l’observait.
Je voyais qu’elle ne s’attendait pas à ce soutien.
Une vieille dame du deuxième rang a levé la main.
Je la connaissais de vue.
Mme Bernard.
Son mari était mort l’année précédente.
— Depuis que mon mari n’est plus là, a-t-elle dit, je peux vous assurer qu’un immeuble peut être très propre, très calme et terriblement vide.
Personne ne bougeait.
— Je croise ces chiens dans le hall, ça ne me dérangera pas. Au contraire.
Une autre femme n’était pas convaincue.
— Et les allergies ?
— On peut garder ses distances, a répondu un voisin.
— Et si quelqu’un a peur ?
— Même chose. Ils ne sont pas lâchés dans les couloirs.
Le débat a continué.
Certains ne voulaient aucune exception.
Je ne leur en voulais pas.
Ils avaient raison sur un point : une règle perd facilement son sens si elle devient variable selon les émotions de chacun.
D’autres estimaient qu’une règle pouvait aussi prévoir des cas particuliers.
Pendant ce temps, Hector s’était levé.
Il s’est approché de Nina.
Il a posé son museau sur son dos.
Elle s’est aussitôt détendue.
Mme Lenoir les regardait.
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