Il avait vendu sa moto pour sauver son fils… cinq ans plus tard, il entend ce moteur devant chez lui

A coupé le moteur.

Enlevé son casque.

Il souriait.

Pas le sourire d’un enfant.

Celui d’un jeune homme qui vient d’aller au bout de quelque chose qu’il s’était promis.

— Salut, papa.

Je n’ai rien répondu.

Catherine avait déjà les mains devant la bouche.

Antoine a poussé la moto dans l’allée.

Même peinture.

Même selle.

Même chrome.

Un petit impact sur le garde-boue avant que je ne connaissais pas.

Sinon, c’était elle.

La machine sur laquelle j’avais posé mes mains pendant vingt-deux ans.

Antoine s’est arrêté devant moi.

— Je l’ai rachetée.

Je l’ai regardé.

Puis la moto.

Puis encore lui.

— Comment ?

Il a ri.

— C’est long.

— Antoine…

— J’ai retrouvé Bernard. J’avais seize ans.

Catherine a murmuré :

— Tu avais quoi ?

— Seize ans.

Il a continué.

— Il a accepté de me la garder. J’ai travaillé deux ans. J’ai payé treize mille huit cents euros.

Je ne trouvais toujours aucun mot.

Il a désigné la moto.

— Elle a été révisée. Elle tourne parfaitement.

Puis il a ajouté :

— J’ai appris à la conduire cette semaine.

Il a marqué une pause.

Et c’est là qu’il a prononcé cette phrase.

— Elle est à mon nom maintenant, papa.

Il souriait.

— Comme ça, tu ne pourras plus la vendre.

Je me suis assis.

Littéralement.

Sur la marche devant la maison.

Et j’ai pleuré.

Pas quelques larmes discrètes.

Pas le genre de petite larme virile qu’on essuie vite avec le dos de la main en prétendant avoir quelque chose dans l’œil.

Non.

J’ai pleuré comme un gosse.

Catherine s’est assise à côté de moi.

Elle pleurait aussi.

Antoine s’est approché.

— Papa…

J’ai réussi à dire :

— Pourquoi t’as fait ça ?

Il m’a regardé comme si la réponse était évidente.

— Parce que tu l’as vendue pour moi.

— Antoine…

— Tu l’as vendue pour que je puisse aller bien.

Sa voix a tremblé.

— Moi, je l’ai ramenée pour qu’elle reste dans la famille.

Il s’est assis à côté de moi.

— C’est tout.

Puis j’ai vu quelque chose sur le réservoir.

Un petit papier plié.

Fixé avec du ruban adhésif transparent.

— C’est quoi ?

Antoine a haussé les épaules.

— Lis.

J’ai pris le papier.

Son écriture était toujours la même.

Propre.

Presque scolaire.

« Papa,

La moto est à mon nom, mais elle est à toi pour rouler.

Moi, je n’aime même pas tellement conduire une moto. Ce que j’aime, c’est te voir dessus.

Je garde les papiers à mon nom pour que tu ne puisses plus avoir l’idée de la vendre si un autre problème arrive.

Tu peux aller voir tes copains.

Tu peux aller au cimetière voir Papi.

Tu peux repartir sur les petites routes le dimanche.

Tu peux faire exactement ce que tu faisais avant.

Tu m’as rendu quelque chose que je n’aurais jamais pu acheter : ma santé.

Moi, je pouvais au moins te rendre ça.

On est quittes.

Antoine. »

J’ai lu le mot « quittes » trois fois.

Puis j’ai relevé les yeux.

Mon fils se tenait devant moi.

Dix-huit ans.

Presque une tête de plus que sa mère.

Son visage avait changé sans que je m’en rende compte.

Il n’était plus le petit garçon assis sur sa chaise pliante dans mon garage.

Je lui ai dit :

— On n’est pas quittes.

— Papa…

— Jamais.

Il a soupiré.

— C’est reparti…

— Tu as fait plus.

Il a secoué la tête.

— Non.

Puis il a dit une phrase que je n’oublierai jamais.

— Toi, tu as fait le premier geste. Moi, j’ai juste fait le suivant.

Il a haussé les épaules.

— C’est comme ça que ça marche, une famille.

Je l’ai pris dans mes bras.

Longtemps.

Catherine nous a rejoints.

Nous sommes restés tous les trois dans cette allée ridicule, entre une poubelle verte et les rosiers de ma mère, à pleurer devant une moto de presque trente ans.

Depuis ce jour, je roule tous les dimanches où mon dos me le permet.

Antoine avait dit vrai.

Il n’aime pas tellement conduire.

Il préfère bricoler.

Le moteur l’intéresse davantage que la route.

Souvent, le dimanche matin, il sort devant la maison pendant que je prépare la moto.

Parfois encore en pantalon de pyjama.

Une tasse à la main.

Il m’observe.

Exactement comme lorsqu’il avait six ans.

Je démarre.

Le moteur tousse une fois.

Puis prend son rythme.

Antoine écoute.

— Elle tourne rond, papa.

Parfois, il ne dit rien.

Il regarde seulement.

Les papiers sont toujours à son nom.

J’ai essayé une fois.

— Antoine, maintenant que tu me l’as rendue, on pourrait faire le changement…

Il m’a coupé.

— Non.

— Mais…

— Papa.

Il m’a regardé.

— Le principe, c’est justement qu’elle ne puisse plus être vendue.

J’ai levé les mains.

— D’accord.

Il a souri.

— Bien.

Alors, de mon côté, j’ai ouvert un compte.

À son nom.

Chaque mois, j’y mets un peu d’argent.

Pas pour le rembourser.

Il n’existe pas de prix pour ce qu’il a fait.

Ce sera simplement là.

Pour plus tard.

Quand il voudra acheter son premier appartement.

Quand il aura un enfant.

Quand la vie lui mettra, à son tour, une facture impossible sur la table de la cuisine.

Je veux qu’il ait quelque chose à ouvrir ce jour-là.

Quelques semaines après le retour de la moto, je lui ai demandé comment il avait réussi à cacher son projet pendant deux ans.

Il a éclaté de rire.

— Tu veux vraiment savoir ?

— Évidemment.

— J’avais un vieux deuxième téléphone.

— Quoi ?

— Quarante euros. D’occasion.

— Où tu le cachais ?

— Dans mon casier.

— Pendant deux ans ?

— Oui.

— Pourquoi ?

— Le tableau d’épargne était dessus. Je pensais que maman allait voir mes comptes.

Je l’ai fixé.

Il souriait.

— J’avais seize ans. Je me prenais pour un agent secret.

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