Il demanda le chien que personne ne voulait… trois secondes plus tard, elle se plaça exactement à sa gauche

J’ai demandé au refuge le chien que personne ne voulait depuis 808 jours… Trois secondes plus tard, elle s’est placée exactement là où marchait mon ancien guide

— Donnez-moi celui que personne ne choisit.

La femme derrière le comptoir a laissé échapper un petit rire.

Elle croyait que je plaisantais.

Je ne plaisantais pas.

Je m’appelle Julien Morel, j’ai quarante-six ans et je suis professeur de piano dans une petite école de musique près de Clermont-Ferrand.

Et je suis aveugle.

Ma vue a commencé à disparaître quand j’avais vingt-neuf ans. Une rétinite pigmentaire. D’abord les côtés de mon champ de vision se sont effacés. Puis les visages. Puis les lumières.

En trois ans, le monde est devenu une pièce dont quelqu’un avait lentement baissé l’interrupteur.

Pendant huit ans, j’ai eu Oslo.

Un grand chien calme qui connaissait mes trajets mieux que moi.

Il savait où se trouvait chaque trottoir, chaque poteau, chaque escalier. Mais surtout, il savait quand je faisais semblant d’aller bien.

Oslo est mort un matin d’avril.

Dans son sommeil.

Sur le tapis, juste à côté de mon tabouret de piano.

Pendant plusieurs semaines, je n’ai pas réussi à déplacer son harnais.

Il est resté accroché près de la porte, comme s’il allait revenir le chercher.

Après sa mort, j’ai recommencé à marcher avec ma canne blanche.

Quatre rues jusqu’à l’école de musique.

Quatre rues jusqu’à la boulangerie.

Six rues jusqu’à l’épicerie.

Je savais me débrouiller.

Le problème n’était pas de marcher.

Le problème était le silence.

Quand je rentrais le soir, personne ne venait poser son museau contre ma main.

Personne ne soupirait sous le piano pendant que je jouais.

Même mes propres pas dans l’appartement me semblaient trop bruyants.

Quatorze mois après la mort d’Oslo, je suis entré dans un refuge situé à la sortie de la ville.

Je ne cherchais pas un chien-guide.

Je savais très bien qu’un chien trouvé en refuge n’était pas formé pour ça.

Je voulais seulement une présence.

Quelqu’un avec qui partager le silence.

La responsable m’a demandé :

— Vous avez une préférence ? Petit ? Grand ? Jeune ?

J’ai secoué la tête.

— Donnez-moi celui que personne ne veut.

C’est là qu’elle a ri.

Puis elle a compris que j’étais sérieux.

Son ton a changé.

— Vous êtes sûr ?

— Oui.

Elle a hésité quelques secondes.

Puis elle m’a conduit au fond d’un couloir.

Box numéro 14.

Je pouvais entendre les autres chiens aboyer, gratter les portes, remuer leurs gamelles.

Pas celui-là.

Rien.

La femme a posé la main sur mon bras.

— Elle s’appelle Prune. Elle est ici depuis 808 jours.

Deux ans, deux mois et presque deux semaines.

— Pourquoi personne ne la prend ?

La femme a soupiré.

— Elle ne fait rien pour attirer les gens.

— Comment ça ?

— Elle ne saute pas. Elle n’aboie presque jamais. Elle ne se colle pas contre la grille quand les visiteurs passent. Elle est marron, de taille moyenne, sans caractéristique particulière. Les gens la regardent… puis ils passent au suivant.

J’ai souri.

— Je ne peux pas voir si elle est quelconque.

La femme n’a rien répondu.

Alors j’ai demandé :

— Qu’est-ce qu’elle fait ?

— Elle attend.

— Elle attend quoi ?

— On ne sait pas.

La porte du box s’est ouverte.

Je me suis accroupi.

J’ai entendu quatre pas très légers sur le sol.

Puis j’ai senti quelque chose de chaud se coller contre ma jambe.

Ma jambe gauche.

Pas la droite.

La gauche.

Le côté où Oslo avait marché pendant huit ans.

Prune n’a pas reniflé mes chaussures.

Elle n’a pas tourné autour de moi.

Elle ne m’a pas léché les mains.

Elle a simplement pressé son flanc contre ma jambe gauche.

Et elle est restée là.

808 jours à attendre.

Trois secondes avec moi.

Et elle avait choisi exactement la bonne place.

J’ai signé les papiers.

Quand nous sommes arrivés chez moi, j’ai détaché sa laisse en pensant qu’elle allait explorer chaque pièce.

Elle ne l’a pas fait.

Elle a traversé le salon, s’est approchée du piano et s’est couchée à l’endroit précis où le panier d’Oslo était resté pendant des années.

Il n’y avait plus rien là.

Seulement une légère marque dans le tapis.

Je me suis dit qu’elle avait trouvé l’endroit le plus confortable.

Je me trompais.

Les premières semaines, Prune était presque invisible.

Elle ne détruisait rien.

Elle n’aboyait pas quand quelqu’un sonnait.

Pendant mes cours particuliers, elle restait sous le piano.

Un élève de dix ans, Lucas, m’a même dit :

— Monsieur Julien, votre chien, on dirait un coussin.

J’ai ri.

Mais je savais qu’elle ne dormait pas vraiment.

Elle surveillait.

Je le sentais à sa respiration.

Quand je me levais, son corps bougeait.

Quand je cherchais quelque chose sur une table, elle se rapprochait.

Quand je prenais ma veste, elle était déjà près de la porte.

Pas nerveuse.

Attentive.

La troisième semaine, j’ai raté une marche devant mon immeuble.

Mon pied est parti dans le vide.

J’ai basculé en avant.

Avant que mes mains ne touchent le sol, Prune s’est jetée de côté contre mes jambes.

Je suis tombé sur son flanc au lieu de m’écraser sur les marches.

Elle n’a pas crié.

Elle s’est relevée.

Puis elle s’est replacée contre ma jambe gauche.

Cette nuit-là, j’ai appelé mon amie Claire.

— Elle m’a rattrapé.

— Comment ça ?

— Elle s’est mise sous moi avant que je tombe.

Claire est restée silencieuse.

Puis elle a dit :

— Julien… certains chiens-guides apprennent à bloquer le corps comme ça.

— Prune n’est pas un chien-guide.

— Peut-être.

— Elle a passé plus de deux ans dans un refuge.

— Alors peut-être qu’elle savait déjà quelque chose avant.

Je n’ai pas pris cette remarque au sérieux.

J’aurais dû.

Quelques semaines plus tard, je suis parti à pied pour l’école de musique.

Quatre rues.

Un trajet que je connaissais par cœur.

Prune marchait à ma gauche.

Simple laisse.

Pas de harnais spécial.

À un grand carrefour, elle s’est arrêtée net.

Je lui ai demandé d’avancer.

Elle n’a pas bougé.

Son corps est devenu dur contre ma jambe.

Une seconde plus tard, j’ai entendu le moteur.

Une camionnette a traversé le carrefour beaucoup trop vite alors que je m’apprêtais à avancer.

Le souffle du véhicule m’a frappé au visage.

Prune n’avait toujours pas bougé.

Puis le silence est revenu.

Elle a fait un pas.

Un seul.

Elle a attendu.

Et j’ai compris que je devais la suivre.

À partir de ce jour, j’ai commencé à observer Prune autrement.

Ou plutôt à l’écouter autrement.

Elle s’arrêtait devant les trottoirs.

Elle ralentissait avant les pavés irréguliers.

Elle me faisait contourner les poubelles et les vélos abandonnés en travers du passage.

Devant les escaliers, elle s’immobilisait jusqu’à ce que mon pied trouve la première marche.

Personne ne lui avait appris ces trajets.

Pourtant, en quelques mois, elle connaissait le chemin de l’école.

Puis celui de l’épicerie.

Puis celui du bureau de poste.

Puis celui de chez Claire.

Un jour, j’ai volontairement tourné dans la mauvaise rue.

Prune a marché une cinquantaine de mètres.

Puis elle s’est arrêtée.

Sans tirer.

Sans aboyer.

Sans essayer de me forcer à revenir en arrière.

Elle s’est simplement collée à ma jambe gauche.

Et elle a attendu.

Je me suis retourné.

Elle est repartie immédiatement.

À ce stade, je voulais comprendre.

Le vétérinaire n’a trouvé aucune trace de dressage officiel dans son dossier.

Cliquez sur le bouton ci-dessous pour lire la suite de l’histoire

Retour en haut