Je regardai dehors.
Barnabé venait de s’arrêter.
Jean aussi.
La laisse formait une courbe molle entre eux.
Jean repositionna sa canne.
Déplaça son pied droit de quelques centimètres.
— Bon. On y va.
Barnabé repartit.
Personne ne tira.
Ce détail fut le premier indice.
Barnabé ne s’arrêtait peut-être pas parce qu’il ne voulait plus marcher.
Il attendait que l’homme devant lui soit prêt.
Je nettoyai ensuite sa médaille.
Sous « ATTENDS », d’autres mots apparurent.
GAUCHE.
APPUI.
MAISON.
Madeleine les lut deux fois.
— Qu’est-ce que ça veut dire ?
— Je n’en sais rien.
C’était vrai.
Mais Barnabé, lui, semblait savoir.
Lorsque Jean se pencha trop vite pour attraper sa canne, je prononçai :
— Attends.
Barnabé pivota immédiatement.
Il se plaça de travers.
Pattes écartées.
Épaules solides.
La pièce devint silencieuse.
Jean ne souriait plus.
Nous ne pouvions pas accepter une adoption immédiate.
Les risques étaient trop importants.
Je proposai une marche d’essai dans le chemin derrière le refuge.
Barnabé fut équipé d’un large harnais.
Jean prit une laisse courte.
Je gardai une seconde longe.
Au bout de douze pas, le chien se déplaça naturellement vers la gauche de Jean.
Chaque fois qu’on essayait de le mettre à droite, il repassait derrière lui pour retrouver son côté gauche.
— Il a ses habitudes, dit Madeleine.
C’était plus précis qu’une habitude.
Avec Parkinson, Jean ne marchait pas toujours mal.
Certains jours, il pouvait traverser une pièce presque normalement.
Puis, soudain, son pied gauche semblait collé au sol tandis que le reste de son corps continuait.
Son médecin appelait cela un blocage de la marche.
Madeleine disait simplement :
— C’est quand le sol lui prend les pieds.
Barnabé regardait le sol prendre Jean.
Près d’un érable, les pas de Jean raccourcirent.
Presque rien.
Quelques centimètres.
Barnabé baissa la tête.
La chaussure gauche de Jean frotta sur le gravier.
Le chien raccourcit sa foulée.
Un.
Deux.
Trois pas.
Les épaules de Jean partirent vers l’avant.
Barnabé se plaça de travers.
Jean se rattrapa avec sa canne.
Le chien attendit qu’il replace ses deux pieds.
Puis repartit.
— Il réagit à son mouvement, dis-je.
Madeleine me regarda.
— Alors pourquoi se met-il exactement là ?
Je n’avais aucune réponse.
Un peu plus loin, un portail métallique claqua.
Jean sursauta.
Sa canne atterrit trop loin devant lui.
Barnabé bondit d’un seul pas.
Pas en avant.
De côté.
Les genoux de Jean rencontrèrent son flanc.
Le chien écarta ses pattes arrière.
Jean se plia sur lui en respirant contre la fourrure de son cou.
J’accourus.
— Je vais bien, dit-il.
— Vous avez failli tomber.
— Mais je ne suis pas tombé.
Barnabé toucha le poignet de Jean avec son museau.
Madeleine fixait les pattes du chien.
— Il savait comment se placer.
Ce jour-là, notre vétérinaire conseil, le docteur Valérie Simon, vint observer Barnabé.
Elle demanda à Jean de marcher.
Barnabé suivit.
De s’arrêter sans prévenir.
Barnabé s’arrêta.
De faire demi-tour.
Le chien se plaça à l’extérieur du virage, laissant davantage d’espace au côté faible de Jean.
Puis Jean devait aller s’asseoir.
Barnabé resta contre lui jusqu’à ce que l’arrière de ses jambes touche la chaise.
Seulement alors, il s’écarta.
Valérie palpa ses épaules.
— Il est très musclé ici pour son âge.
— À force de tirer ? demanda Madeleine.
— Ou à force de soutenir.
Nous appelâmes Élodie, la nièce de Marcel.
Elle décrivit Barnabé comme un chien calme, fidèle, toujours collé à son oncle.
— Votre oncle avait-il des difficultés à marcher ? demandai-je.
Silence.
Puis :
— À la fin… oui.
— Quel genre de difficultés ?
Nouveau silence.
— Il traînait les pieds. Parfois il restait bloqué dans les portes.
Je regardai Jean.
Barnabé le regardait déjà.
— Pourquoi vous me demandez ça ? dit Élodie.
Je lui racontai.
Elle inspira longuement.
— Mon oncle avait Parkinson.
Madeleine s’assit.
Élodie expliqua que Marcel avait caché la maladie à presque toute sa famille pendant plusieurs années.
Il ne voulait pas qu’on le regarde manger.
Il refusait qu’on le voie trembler.
Il faisait livrer ses courses.
Quand Élodie comprit enfin qu’il avait besoin d’aide, Marcel et Barnabé avaient déjà développé leur propre manière de vivre ensemble.
— Il lui avait appris des choses ?
— Je ne sais pas.
Puis elle se rappela quelque chose.
Après la mort de Marcel, elle avait trouvé une caisse en bois sous son établi.
Elle pensait qu’elle contenait des outils.
Sur le couvercle, un seul mot était écrit au crayon.
BARNABÉ.
Elle l’avait stockée dans son garage.
Elle promit de nous l’apporter le lendemain.
Après l’appel, Jean essaya de se relever.
Barnabé ne se plaça pas sous sa main.
Il traversa la pièce.
Ramassa la canne avec sa gueule.
La rapporta.
Et resta devant Jean jusqu’à ce qu’il la prenne.
Valérie me regarda.
— Ça aussi, c’est une habitude.
Le lendemain, nous organisâmes une visite au domicile de Jean et Madeleine.
Ils vivaient dans une petite maison de plain-pied en périphérie de Chambéry.
Des tapis antidérapants couvraient les zones les plus glissantes.
Une petite rampe reliait le salon à la véranda.
Madeleine avait déplacé des meubles pour élargir les passages.
Barnabé entra avec Jean.
Il inspecta le salon.
Le couloir.
La cuisine.
Il ne reniflait pas partout comme un chien découvrant un territoire.
Il semblait regarder les espaces.
La distance entre le fauteuil et la table.
L’angle du couloir.
L’étroitesse du passage près du réfrigérateur.
Puis il arriva devant la salle de bains.
Jean s’approcha.
Barnabé barra l’entrée.
— Allez, gros père.
Rien.
Jean tapa légèrement le sol avec sa canne.
— Barnabé.
Le chien ne bougea pas.
J’essayai de l’écarter.
Il planta ses quatre pattes.
Madeleine pâlit.
— C’est là qu’il est tombé.
Une barre d’appui près du lavabo bougeait encore légèrement.
Jean l’avait agrippée pendant sa chute.
Valérie observa Barnabé.
— Il peut reconnaître une odeur de produit, un environnement semblable à celui de Marcel…
Nous cherchions encore une explication.
Barnabé recula alors dans la pièce.
Il se retourna dans l’espace étroit.
Se plaça parallèlement au lavabo.
Puis il laissa Jean entrer.
Madeleine attrapa mon avant-bras.
— Il lui laisse de la place pour tourner.
La caisse de Marcel arriva peu avant midi.
Élodie la portait à deux mains.
Barnabé la reconnut immédiatement.
Ou reconnut son odeur.
Il posa son front contre le manteau d’Élodie.
Elle passa les bras autour de sa tête.
— Pardon, murmura-t-elle. Pardon de t’avoir laissé.
Barnabé lui lécha le poignet.
Elle voulut s’asseoir par terre.
Le chien passa sous sa main et la poussa doucement vers le banc.
Élodie eut un rire étouffé.
— Il faisait ça avec mon oncle. Je croyais qu’il l’empêchait de bouger.
Dans la caisse se trouvaient trois vieilles balles, une corde tressée, une laisse, plusieurs flacons vides et sept cahiers à spirale.
Sous les cahiers reposait une ceinture en toile avec deux grandes poignées rembourrées.
Valérie la souleva.
— Une ceinture de marche.
Des poils blancs étaient incrustés dans le tissu.
Le premier cahier remontait à l’année où Marcel avait adopté Barnabé.
Il notait ses médicaments.
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