Puis regarda la maison.
Son visage changea.
Plus personne ne vit alors un motard inquiétant.
On vit seulement un fils qui regardait la lumière allumée dans la cuisine de sa mère.
Il marcha jusqu’au portail.
Un policier s’avança.
— Monsieur, restez ici.
L’homme s’arrêta.
— Je vais simplement parler à ma mère.
L’agent fronça les sourcils.
— Votre mère ?
— Oui.
Il désigna la maison.
— Monique Delmas.
Dans les jardins, les téléphones commencèrent à s’abaisser.
Bernard resta bouche ouverte.
L’homme continua jusqu’au perron.
Le premier motard s’écarta.
Les deux hommes échangèrent un regard.
Puis un simple signe de tête.
Le nouveau venu s’approcha de la porte.
— Maman ?
À l’intérieur, Monique cessa de respirer.
Cette voix-là, elle la connaissait.
Même après vingt ans.
Même après les disputes.
Même après les longs mois sans nouvelles.
Même après les phrases qu’on regrette et qu’on n’ose plus réparer.
— Maman, c’est moi.
Monique porta une main à sa bouche.
— Philippe ?
Elle ouvrit.
D’abord de quelques centimètres.
Puis complètement.
Philippe resta devant elle.
Son fils unique.
Cinquante-trois ans.
Plus maigre qu’à Noël.
Plus gris aussi.
Toujours cette cicatrice près du sourcil qu’il avait gagnée à quinze ans en tombant d’un vieux vélo.
Monique le regarda comme si elle hésitait entre lui donner une gifle et le serrer dans ses bras.
Elle choisit la deuxième solution.
— Qu’est-ce que tu fais là ?
Philippe l’enlaça.
— J’aurais pu te poser exactement la même question.
— Comment tu savais ?
Il la regarda.
— Madeleine m’a appelé.
Monique ferma les yeux.
Bien sûr.
Madeleine.
La seule personne du quartier qui possédait encore le numéro de Philippe.
— Elle avait peur pour toi.
— Elle n’aurait pas dû.
— Toi non plus, tu n’aurais pas dû garder ça pour toi.
Monique se raidit.
— Je n’avais pas besoin qu’on vienne me sauver.
Philippe sourit tristement.
— Je sais.
Cette réponse la désarma davantage que n’importe quelle contradiction.
Un policier s’approcha.
— Madame Delmas, vous connaissez ces personnes ?
Monique regarda la rue.
Tous ces hommes.
Toutes ces femmes.
Les casques posés sur les selles.
Les vestes usées.
Les visages fatigués.
Certains avaient l’âge de Philippe.
D’autres étaient plus vieux qu’elle.
Une femme aux cheveux blancs lui fit un petit signe de la main.
Monique la reconnut soudain.
— Mireille ?
La femme sourit.
— Ça fait longtemps.
Monique en resta muette.
Mireille travaillait autrefois avec son mari dans un atelier de mécanique.
Trente-cinq ans plus tôt.
À l’époque où leurs dimanches sentaient le poulet rôti, l’essence et le café réchauffé.
À l’époque où les enfants couraient entre les chaises pliantes pendant que les adultes réparaient des mobylettes dans un garage trop petit.
Tout un monde qu’elle croyait disparu venait de se garer devant sa maison.
Le policier répéta :
— Madame, ces personnes sont avec vous ?
Monique essuya ses joues.
— Oui.
Elle hésita.
Puis ajouta :
— Enfin… apparemment.
Quelques rires nerveux s’échappèrent.
Philippe se tourna vers l’agent.
— Ma mère doit témoigner demain. Elle pense avoir été suivie aujourd’hui.
— Nous avons son appel.
— Elle m’a surtout appelé, moi.
Monique le fixa.
— Je ne t’ai pas appelé.
— Justement.
Il avait dit cela sans reproche.
Mais la phrase trouva sa cible.
Philippe et sa mère ne s’étaient jamais vraiment brouillés.
Pas officiellement.
Chez eux, les conflits familiaux ne faisaient pas de grandes explosions.
Ils s’installaient.
Comme l’humidité dans un vieux mur.
Au début, on remarque une petite tache.
Puis on s’habitue.
Et un jour, toute la pièce sent le renfermé.
Leur problème remontait à presque vingt ans.
Philippe avait quitté un poste stable dans un garage pour partir sur les routes.
Il voulait travailler autrement.
Voyager.
Réparer des motos.
Vivre de petits contrats.
Monique avait considéré cela comme une folie.
Son mari, René, avait tenté de calmer les deux.
— Laisse-le respirer.
Mais Monique avait eu peur.
Peur que son fils gâche sa vie.
Peur qu’il n’ait pas de retraite.
Peur qu’il devienne un de ces hommes qu’elle imaginait sans attaches, sans maison, sans avenir.
Alors elle avait attaqué avant d’avouer qu’elle avait peur.
— À ton âge, on construit quelque chose, Philippe !
Il lui avait répondu :
— Peut-être que je construis juste autre chose que ce que toi tu avais prévu.
La phrase était restée.
Puis les visites s’étaient espacées.
Un Noël sur deux.
Un coup de téléphone pour les anniversaires.
Quelques messages.
Lorsque René était mort, Philippe était revenu immédiatement.
Il avait dormi trois nuits sur le canapé de sa mère.
Il avait réparé la fuite du lavabo.
Taillé la haie.
Préparé le café.
Puis ils s’étaient encore éloignés.
Pas par manque d’amour.
Par habitude.
C’est parfois pire.
Cette nuit-là, devant la maison de Monique, cette distance semblait soudain ridicule.
Philippe regarda les policiers.
— Nous ne sommes pas là pour faire justice nous-mêmes. Personne ne cherche d’affrontement. On veut simplement qu’elle ne passe pas la nuit seule.
Un agent observa les motos.
— Tout ce monde ?
Philippe haussa les épaules.
— J’ai demandé à trois personnes.
Mireille éclata de rire.
— Et moi, j’en ai appelé quatre.
Un homme près du portail ajouta :
— Puis chacun en a prévenu deux.
Philippe regarda sa mère.
— Tu sais comment ça fonctionne, les familles mal organisées.
Monique secoua la tête malgré elle.
Cette fois, elle souriait.
Dans la rue, pourtant, certains voisins restaient gênés.
Ils venaient de passer près d’une demi-heure à filmer ces inconnus.
À les imaginer violents.
À chuchoter derrière leurs fenêtres.
Bernard finit par s’approcher.
Lentement.
— Madame Delmas…
Monique tourna la tête.
— Oui, Bernard ?
Il regarda Philippe.
Puis les autres.
— J’ai cru que…
— Je sais ce que vous avez cru.
Bernard rougit.
— Avec les motos… les blousons…
Philippe ne répondit rien.
C’est Mireille qui s’avança.
Soixante-douze ans.
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