Je ne l’avais pas touchée depuis sa mort.
Elle était lourde.
Je l’ai prise à deux mains.
Oslo s’est levé lorsque je suis revenue vers lui.
Clang.
La chaîne s’est tendue.
Cette fois, ce bruit ne ressemblait plus à une attente.
Il ressemblait à une condamnation.
— Ça suffit.
J’ai placé les mâchoires de la pince autour d’un maillon près du cadenas.
J’ai serré.
Rien.
Mes bras tremblaient.
J’ai changé de position.
J’ai recommencé.
Le métal a cédé.
Oslo a sursauté.
La chaîne est tombée dans les graviers.
Pendant quelques secondes, nous sommes restés immobiles.
Il a regardé le morceau de métal au sol.
Puis moi.
Puis la route.
J’étais persuadée qu’il allait courir derrière le camion qui n’était plus là depuis vingt-quatre heures.
Mais il n’a pas couru.
Il a fait un pas dans ma direction.
Puis il s’est arrêté.
La liberté semblait être une chose qu’il avait oubliée.
— Viens, mon grand.
Il a regardé le coin de la rue.
Une voiture est passée.
Il l’a suivie des yeux jusqu’à ce qu’elle disparaisse.
Puis son regard s’est posé sur la maison bleue.
La porte ne s’est pas ouverte.
Sa queue est descendue lentement.
Et il s’est couché près du grillage.
Pas vraiment pour dormir.
Plutôt comme si ses pattes n’avaient plus de raison de le porter.
Je me suis assise sur le trottoir, à quelques mètres.
— Je sais…
Évidemment, je ne savais pas exactement.
Mais je connaissais ce sentiment étrange de continuer à attendre un bruit que l’on n’entendra plus.
Pendant des mois après la mort de Pierre, à dix-huit heures, je croyais encore reconnaître le bruit de sa vieille voiture.
Je tournais la tête.
Puis je me rappelais.
Oslo et moi sommes donc restés là.
Deux êtres face à une absence.
Une agente du service animalier est arrivée un peu plus tard.
Elle s’appelait Claire.
Une femme d’une quarantaine d’années, calme, avec des gestes lents qui semblaient rassurer Oslo.
Elle a vérifié s’il portait une puce d’identification.
Puis elle a photographié le grillage, le cadenas, la chaîne, le saladier d’eau et la maison vide.
— Vous les avez réellement vus partir sans lui ?
— Oui.
— Ils n’ont rien dit ?
— Rien.
Claire a observé Oslo.
Chaque fois qu’un véhicule approchait, il se rapprochait de ma jambe.
Elle m’a expliqué qu’il devait normalement être pris en charge le temps d’éclaircir sa situation.
Mais compte tenu de son état de stress et de ce qu’elle venait de constater, elle m’a proposé de l’héberger provisoirement, sous certaines conditions.
J’ai répondu oui avant que ma raison trouve mille raisons de répondre non.
C’est ainsi qu’Oslo a traversé la rue.
Pas comme un chien sauvé dans les films.
Pas avec la queue haute.
Pas en courant.
Il avançait lentement près de moi.
Quand nous sommes arrivés devant ma porte, il s’est arrêté.
La porte était ouverte.
Il a regardé l’intérieur.
Puis il s’est retourné vers la maison bleue.
— Viens.
Il n’a pas bougé.
J’ai posé quelques morceaux de poulet juste derrière le seuil.
Il a allongé le cou.
Il en a pris un.
Puis il est immédiatement ressorti pour le manger sur le perron.
Je n’ai pas insisté.
J’ai apporté une vieille couverture.
Je me suis assise dehors.
Vers midi, Oslo a posé une patte dans l’entrée.
Puis il l’a retirée.
— C’est déjà ça.
Le vétérinaire du quartier l’a examiné l’après-midi même.
Déshydratation légère.
Poids trop faible.
Puces.
Irritation au cou.
Beaucoup de stress.
Rien d’irréversible physiquement.
Le vétérinaire m’a dit :
— Il va surtout avoir besoin de routine. De calme. De nourriture régulière. Et de comprendre que les gens qui sortent peuvent aussi revenir.
Cette dernière phrase m’a suivie jusqu’à la maison.
Les gens peuvent revenir.
Le soir, une pluie fine a commencé à tomber.
Oslo est resté sous le petit auvent pendant longtemps.
Puis il a franchi le seuil.
Trois pas.
Pas davantage.
Il s’est roulé en boule sur le tapis près de la porte.
De là, il pouvait surveiller le salon et la rue.
J’ai laissé la lumière extérieure allumée.
Pour lui.
Enfin, c’est ce que je me suis raconté.
La première semaine n’a ressemblé à aucune de ces belles vidéos où un chien abandonné retrouve soudainement la joie.
Oslo avait appris que l’amour pouvait monter dans un camion et disparaître au coin d’une rue.
On ne répare pas cela avec un panier neuf.
Alors j’ai créé des habitudes.
Petit-déjeuner à sept heures.
Promenade à huit heures.
Eau fraîche dans la cuisine.
Une seconde gamelle sur le perron.
Repas à dix-sept heures trente.
Petit moment dehors après dîner.
Maison calme à vingt-deux heures.
Au début, chaque habitude semblait être un piège à ses yeux.
Lorsque je déposais sa nourriture, il attendait que je quitte la pièce.
Quand je prenais la laisse, il reculait.
Si je sortais trente secondes pour descendre les poubelles, il grattait la porte.
Quand je rentrais, il s’aplatissait presque au sol, la queue frétillant à toute vitesse.
Alors je répétais toujours la même chose :
— Je suis revenue.
Je suis revenue de la boîte aux lettres.
Je suis revenue du marché.
Je suis revenue de chez mon amie Monique.
Je suis même revenue de la salle de bains, ce qu’Oslo semblait considérer comme une disparition extrêmement suspecte.
Chaque retour ajoutait une petite pierre sur le chemin entre sa peur et moi.
La maison bleue est restée vide pendant plusieurs semaines.
Oslo la regardait par la fenêtre.
Sans aboyer.
Parfois, une voiture ralentissait et il se levait.
Un jour, un camion de déménagement est entré dans la rue.
Il s’est mis à trembler.
Je me suis assise près de lui jusqu’à ce que le camion reparte.
Je ne vais pas mentir.
À cette époque, j’en voulais terriblement à ses anciens propriétaires.
J’imaginais ce cadenas.
J’imaginais Laurent l’installer.
J’imaginais Sophie fermer la portière.
J’imaginais les enfants emporter leurs jouets tandis qu’Oslo restait derrière le grillage.
Ils avaient sûrement leurs explications.
Le nouveau logement refusait peut-être les animaux.
Le déménagement était peut-être compliqué.
Ils se sont peut-être dit qu’un service municipal finirait par intervenir.
Mais aucune explication ne changeait ce cadenas.
Pendant ce temps, Oslo apprenait ma maison centimètre après centimètre.
Au dixième jour, il a dormi sur sa couverture au lieu du tapis d’entrée.
Au douzième, il a mangé pendant que je restais dans la cuisine.
Au quinzième, il m’a suivie pendant que je préparais mon café.
Au dix-septième, il a posé son menton sur mon genou.
J’étais assise à la table, un livre ouvert devant moi.
Je pensais à Pierre.
Oslo s’est approché.
Il a posé doucement sa tête sur ma jambe.
Puis il a soupiré.
Ma main est restée suspendue quelques secondes au-dessus de son crâne.
Il ne s’est pas éloigné.
Alors je l’ai caressé.
Il a fermé les yeux.
J’ai pleuré.
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