Le téléphone qui vibre.
Le lait qui glisse entre mes doigts.
Et Rouky devant moi.
Je voudrais pouvoir revivre cette seconde simplement pour ne pas lui dire de partir.
Pour poser les sacs.
Pour me pencher.
Et pour lui dire :
— Salut, mon vieux. Moi aussi, je suis contente de te voir.
Depuis ce jour, j’ai continué à travailler.
Les problèmes professionnels n’ont pas miraculeusement disparu.
Les factures non plus.
Mes parents vieillissent toujours.
Mes enfants ont encore leurs soucis.
Il y a encore des journées où je termine tard.
Des journées où j’ai envie de fermer la porte et de ne parler à personne.
Mais quelque chose a changé.
Quand Rouky vient poser son museau sur ma cuisse pendant que je tape sur mon ordinateur, je m’arrête.
Même trente secondes.
Je pose mes mains sur sa tête.
Je lui parle.
Parce que je sais maintenant que trente secondes peuvent sembler insignifiantes pour moi et représenter tout son monde pour lui.
Quand il marche lentement, je marche lentement.
Quand il dort sur mon pied, je reste parfois coincée vingt minutes sur le canapé.
Quand il me regarde, j’essaie de ne plus lui répondre avec la moitié de mon attention.
Je pose le téléphone.
Je le regarde.
Vraiment.
Je ne sais pas combien de temps il nous reste.
Quelques semaines ?
Quelques mois ?
Peut-être davantage.
La vétérinaire elle-même ne peut pas le savoir.
Et finalement, je crois que Rouky non plus ne se pose pas la question.
C’est encore moi qui imagine l’avenir.
Lui ne pense pas à Noël.
Il ne pense pas au mois prochain.
Il pense probablement à ma main sur sa tête.
À l’odeur du jardin.
Au morceau de poulet que je glisserai peut-être dans sa gamelle ce soir.
À la place chaude près du canapé.
Je pensais pendant des années que j’étais celle qui prenait soin de lui.
Je remplissais sa gamelle.
Je payais ses soins.
Je l’emmenais marcher.
Je lui achetais des coussins.
Mais avec le recul, je crois qu’il a pris soin de moi d’une façon beaucoup plus profonde.
Il m’a obligée à revenir au présent.
À sortir de chez moi quand je serais volontiers restée enfermée.
À rire quand il courait avec une chaussure dans la gueule.
À poser la main sur quelque chose de vivant quand le reste de ma vie semblait trop compliqué.
Il m’a accompagnée sans jamais me demander de devenir quelqu’un d’autre.
Les êtres humains passent beaucoup de temps à vouloir être meilleurs.
Plus efficaces.
Plus organisés.
Plus performants.
Plus solides.
Les chiens semblent avoir une ambition beaucoup plus modeste.
Ils veulent être près de ceux qu’ils aiment.
C’est tout.
Et peut-être que ce n’est pas si modeste que cela.
Quelques jours après mon message, mon responsable m’a appelée.
La conversation n’a pas été parfaite.
Nous avons parlé de planning.
De contraintes.
De journées au bureau.
De communication lorsqu’un imprévu survient.
Il m’a rappelé que l’équipe traversait une période compliquée.
Je lui ai répondu que je le comprenais.
Nous avons finalement trouvé un arrangement.
Rien d’héroïque.
Personne n’a claqué de porte.
Personne ne m’a félicitée pour mon courage.
La vie réelle se termine rarement par une grande scène où tout le monde comprend soudainement la même chose.
Mais cette discussion m’a appris quelque chose d’important.
J’avais passé des années à imaginer que poser une limite provoquait forcément une catastrophe.
Parfois, ce n’est pas le cas.
Parfois, les gens discutent.
Parfois, ils ne comprennent pas entièrement votre choix mais trouvent malgré tout un compromis.
Et parfois, même lorsqu’il y a un coût, on découvre qu’on préfère payer ce coût plutôt que de vivre avec certains regrets.
Ce soir, pendant que j’écris ces lignes, Rouky dort à moins d’un mètre de moi.
Sa respiration est lente.
De temps en temps, ses pattes bougent dans son sommeil.
Je me demande ce qu’il rêve.
Peut-être de l’époque où Élise et Maxime couraient dans le jardin avec lui.
Peut-être de longues promenades où ses jambes ne lui faisaient jamais mal.
Peut-être de rien du tout.
Je n’en sais rien.
Tout ce que je sais, c’est qu’il est là.
Et moi aussi.
Pendant longtemps, j’aurais trouvé cela insuffisant.
Aujourd’hui, cela me paraît immense.
Un jour, son panier sera vide.
Je le sais.
Un jour, je rangerai sa laisse et je ne saurai pas quoi faire de mes mains.
Un jour, je retrouverai probablement un de ses poils sur un vieux manteau et cela suffira à me faire pleurer au milieu d’un placard.
Quand ce jour viendra, je ne chercherai pas à comparer ma douleur à celle des autres.
Je ne dirai pas :
« Ce n’était qu’un chien. »
Je dirai la vérité.
J’ai perdu quelqu’un que j’aimais.
Quelqu’un qui a partagé quatorze années de ma vie.
Quelqu’un qui m’a vue heureuse, fatiguée, en colère, divorcée, inquiète, malade, soulagée, seule.
Et qui, à travers toutes ces versions de moi-même, a toujours réagi de la même façon quand je rentrais chez moi.
Sa queue bougeait.
Parce que j’étais revenue.
Voilà tout.
Alors oui, mardi dernier, j’ai brisé le cœur de mon vieux chien pendant quelques secondes.
Mais lui m’a pardonné immédiatement.
Et deux jours plus tard, lorsque j’ai dû décider où je voulais être pendant qu’il avait besoin de moi, je crois que c’était à mon tour de lui montrer ce que quatorze années de fidélité avaient réussi à m’apprendre.
Les messages pouvaient attendre.
La réunion pouvait continuer sans moi.
Les graphiques seraient encore là le lendemain.
Rouky, lui, ne sera pas là éternellement.
Depuis, quand j’entends ses griffes avancer lentement sur le parquet…
Tac.
Tac.
Tac.
…je ne pense plus à une horloge qui compte le temps qu’il nous reste.
J’essaie d’entendre autre chose.
La preuve qu’il est encore là.
La preuve que, pour aujourd’hui au moins, j’ai encore la chance de me retourner, de le voir arriver lentement vers moi et de lui dire :
— Viens, mon vieux.
Cette fois, je ne suis pas pressée.






