Je me suis levé.
Un troisième moteur venait de s’arrêter.
Puis un quatrième.
Je me suis approché du rideau.
Et j’ai senti mon estomac se contracter.
Des phares apparaissaient au bout de la rue.
Encore.
Encore.
Encore.
Des motos venaient se ranger des deux côtés de la chaussée.
Les voisins ouvraient leurs volets.
Une fenêtre s’est allumée chez Gérard.
Le chien s’est mis à aboyer comme un fou.
— Papa ?
J’ai compté rapidement.
Vingt.
Trente.
Peut-être quarante.
Des hommes et quelques femmes descendaient des motos.
Certains avaient les cheveux blancs.
D’autres semblaient avoir mon âge.
Deux ou trois étaient beaucoup plus jeunes.
Personne ne criait.
Personne ne riait.
C’était presque pire.
Ils se contentaient de rester là.
Silencieux.
— Reste à l’intérieur, ai-je dit.
Élodie s’est mise à rire nerveusement.
— Certainement pas.
— Élodie.
— J’ai vingt-six ans.
— Et moi je paie encore l’électricité, alors pour cinq minutes, tu m’obéis.
Elle m’a lancé un regard furieux.
Mais elle est restée près de la porte.
Je suis sorti sur le perron.
Le motard du matin se trouvait au milieu de la rue.
Il avançait vers moi.
Lentement.
Sans casque.
Je me souviens avoir pensé à quelque chose de complètement idiot.
J’avais laissé ma caisse à outils ouverte dans l’utilitaire.
Comme si c’était le problème du moment.
L’homme s’est arrêté à trois mètres de moi.
— Vous ne vous souvenez vraiment pas de moi, Michel ?
Un frisson m’a traversé.
— Comment connaissez-vous mon prénom ?
Il a regardé ma maison.
Puis le vieux cerisier planté devant.
— Toujours le même arbre.
Je n’ai rien compris.
— Qui êtes-vous ?
Il a inspiré profondément.
— Vous vous souvenez d’une nuit, il y a environ trente ans ?
J’ai presque ri.
— À mon âge, si vous voulez une réponse, il va falloir être plus précis.
Pour la première fois, un léger sourire est apparu sur son visage.
— Une station-service. Sur l’ancienne nationale. Il devait être une heure du matin.
Je n’ai rien dit.
— Un gamin était assis dehors.
Quelque chose a bougé dans ma mémoire.
Pas une image précise.
Une sensation.
Une route noire.
Une lumière blanche.
Une cabine téléphonique.
J’ai froncé les sourcils.
L’homme a continué.
— Il avait seize ans.
Et là, le souvenir est revenu.
Brutalement.
J’avais vingt-neuf ans.
Anne était enceinte d’Élodie.
Nous revenions d’un anniversaire chez mon frère.
Sur le chemin, elle s’était sentie fatiguée et avait préféré dormir chez ses parents, qui habitaient plus près.
J’avais repris la route seul.
Vers une heure du matin, je m’étais arrêté dans une station-service pour acheter un café.
Près de la porte, un adolescent était assis par terre.
Pas habillé pour la saison.
Une veste trop légère.
Un sac de sport à ses pieds.
Les employés voulaient fermer.
Le garçon refusait de dire où il allait.
Je me souvenais de son visage maintenant.
Enfin, d’une partie.
Des joues beaucoup plus maigres.
Une lèvre fendue.
Des yeux qui évitaient ceux des adultes.
J’avais acheté deux sandwichs industriels.
Un pour moi.
Un pour lui.
— Vous vous appelez Stéphane ?
L’homme devant moi a baissé la tête.
— Oui.
J’ai senti mes jambes devenir molles.
— Bon sang…
Il a laissé échapper un souffle qui ressemblait presque à un rire.
— Voilà. Vous commencez à vous souvenir.
Je suis descendu du perron.
— Tu étais… tu étais ce gamin ?
Il a acquiescé.
Et soudain, les tatouages, le cuir, les quarante motos, tout a disparu.
Je voyais un garçon de seize ans assis sous un néon.
— Je t’avais conduit quelque part.
— À la permanence d’accueil de la ville.
Les souvenirs revenaient par morceaux.
J’avais essayé de lui faire raconter ce qui s’était passé.
Il n’avait presque rien dit.
Seulement qu’il ne voulait pas rentrer chez lui.
À l’époque, je ne savais pas quoi faire.
Pas de téléphone portable.
Pas d’internet dans la poche.
Pas de numéro enregistré automatiquement.
J’avais cherché une cabine, appelé un service d’accueil, puis conduit le garçon jusqu’à une permanence où deux adultes l’avaient pris en charge.
Avant qu’il descende de ma vieille voiture, je lui avais donné quelques billets.
Il avait refusé.
Alors j’avais glissé de l’argent dans la poche de son sac.
Puis j’étais rentré chez moi.
Anne m’avait demandé pourquoi j’arrivais si tard.
Je lui avais raconté.
Elle avait simplement répondu :
« Tu as bien fait. »
Et la vie avait continué.
Élodie était née quelques mois plus tard.
Le travail.
Le crédit de la maison.
Les vacances au camping.
Les rentrées scolaires.
Les anniversaires.
Les cheveux qui grisonnent.
Les parents qu’on enterre.
Les enfants qui grandissent trop vite.
Puis Anne qui tombe malade.
Trente ans avaient passé.
Et j’avais oublié Stéphane.
Lui non.
— Qu’est-ce qui s’est passé après ? ai-je demandé.
Il a regardé les autres motards derrière lui.
— Beaucoup de choses.
Il parlait lentement.
— Cette nuit-là, je m’étais enfui après une situation familiale devenue impossible. Je pensais dormir quelques jours dehors. J’avais seize ans et j’étais persuadé de tout savoir.
Il a souri tristement.
— À seize ans, on croit facilement qu’on peut survivre à tout.
Plusieurs personnes derrière lui ont baissé la tête.
— La permanence m’a orienté. J’ai été hébergé. Puis suivi. J’ai repris l’école plus tard. J’ai appris un métier.
Il a désigné sa moto.
— Et à vingt-quatre ans, j’ai commencé à rouler avec certains de ceux qui sont ici.
Je regardais le groupe.
Un homme d’environ soixante-dix ans m’a adressé un signe de tête.
Une femme aux cheveux gris a souri.
Ils n’avaient rien d’une armée venue régler des comptes.
Ils ressemblaient plutôt à une bande de cousins réunis pour un anniversaire improbable.
— Mais pourquoi venir à quarante ?
Stéphane a regardé ses chaussures.
— Parce qu’ils connaissent tous l’histoire.
J’ai eu un petit rire.
— Quelle histoire ? J’ai acheté un sandwich et conduit un gamin pendant vingt kilomètres.
Son visage s’est fermé.
— Non.
— Stéphane…
— Non, Michel. Pour vous, c’était vingt kilomètres.
Il s’est approché d’un pas.
— Pour moi, c’était la distance entre la rue et une deuxième chance.
Je n’ai plus rien trouvé à répondre.
Le silence dans la rue était devenu total.
Même le chien de Gérard s’était arrêté.
Stéphane a ouvert son gilet.
Il a sorti de la poche intérieure un petit sachet transparent.
À l’intérieur se trouvait un morceau de papier jauni.
Il me l’a tendu.
— Regardez.
J’ai pris le papier.
C’était un vieux ticket de caisse.
L’encre avait presque disparu.
On distinguait encore une date.
Deux cafés.
Deux sandwichs.
Et au dos, une phrase écrite au stylo.
« Tiens bon. Demain sera peut-être moins mauvais. Michel. »
J’ai eu besoin de quelques secondes.
Puis j’ai reconnu mon écriture.
La même façon ridicule de faire mes M.
— J’ai écrit ça ?
— Oui.
— Je ne m’en souviens pas.
— Moi, si.
Sa voix s’est cassée pour la première fois.
— Je l’ai lu des centaines de fois.
Je regardais le petit ticket.
Trente ans.
Un morceau de papier que j’aurais probablement jeté le lendemain.
Stéphane l’avait conservé pendant trois décennies.
— Pourquoi aujourd’hui ? ai-je demandé.
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