J’avais souhaité la mort de mon voisin… puis j’ai découvert pourquoi il chassait ce vieux chat

Et je sais ce que certains disent de moi.

Le vieux fou.

Le grincheux.

La verrue.

L’homme qui empêche le quartier d’avancer. »

Personne ne bougeait.

Je poursuivis.

« Voilà ce que vous ne savez pas.

Ma femme, Jeanne, est morte dans la chambre du haut.

Elle avait soixante-neuf ans.

Deux jours avant sa mort, elle m’a demandé de ne pas vendre notre maison.

Elle m’a dit : “Promets-moi que tant que tu peux encore monter ces marches, tu resteras ici.”

Alors je suis resté.

Même quand les fenêtres ont commencé à prendre l’eau.

Même quand je n’avais plus la force de repeindre.

Même quand les offres sont devenues assez élevées pour me permettre de partir vivre confortablement ailleurs.

Une promesse faite à quelqu’un qui meurt reste une promesse.

Même si personne d’autre ne la voit. »

J’ai dû m’arrêter.

Ma gorge s’était serrée.

Je repris.

« Je ne vous écris pas pour vous faire culpabiliser.

Vous avez vos crédits, vos enfants, vos propres inquiétudes.

Je veux seulement vous rappeler une chose.

Un jour, ce sera peut-être vous qui ne correspondrez plus au décor.

Votre maison vieillira.

Votre corps aussi.

Vous deviendrez plus lent.

Plus difficile.

Vous oublierez certaines choses.

Vous refuserez peut-être de partir d’un endroit que les autres trouveront dépassé.

Et quelqu’un vous regardera comme un obstacle.

J’espère que cette personne prendra cinq minutes avant de décider qui vous êtes.

J’espère qu’elle ne se contentera pas de souhaiter que vous disparaissiez.

J’espère qu’elle frappera à votre porte. »

Je me suis arrêté.

Le silence dans la salle me paraissait immense.

J’ai replié la lettre.

— Voilà ce que je compte faire, ai-je dit.

Ma voix tremblait.

— Je vais finir de sécuriser la maison. L’électricité est déjà refaite. La toiture aussi. Je réparerai ce qui présente un risque. Je repeindrai ce qui doit l’être.

J’ai regardé Claire.

— Mais je garde la vieille rambarde si elle peut être consolidée. Et je garde le fauteuil de Marcel.

Elle a froncé les sourcils.

— Pourquoi ?

— Parce que j’en ai besoin.

— Besoin d’un fauteuil pourri ?

Quelques rires nerveux ont traversé la salle.

— Besoin de me souvenir.

Plus personne ne riait.

— J’ai jugé cet homme pendant des années. Je pensais savoir qui il était parce que je voyais sa façade. Puis j’ai découvert que je n’avais jamais franchi sa porte.

Je pris une respiration.

— Et ceux qui ont commenté ma publication avaient raison sur un point : pendant la vague de froid, j’aurais pu aller voir Marcel.

Je fixais mes chaussures.

— Je ne l’ai pas fait.

La présidente posa son stylo.

— Tu ne pouvais pas savoir qu’il était malade.

— Non.

Je levai les yeux.

— Mais je savais qu’il était vieux. Seul. Sans lumière dans une maison glaciale. Je n’avais pas besoin de connaître son dossier médical pour frapper.

Personne ne répondit.

Puis Claire demanda :

— Alors qu’est-ce que tu proposes exactement ? Qu’on n’ose plus jamais signaler un problème parce qu’on risque de blesser quelqu’un ?

— Non.

Je secouai la tête.

— Si une clôture menace de tomber, il faut la réparer. Si quelque chose est dangereux, il faut agir. Les règles peuvent être utiles.

Je marquai une pause.

— Je propose simplement qu’avant le courrier recommandé, avant le message sur le groupe, avant de transformer quelqu’un en problème… on frappe une fois.

Je regardai les visages autour de moi.

— Une seule fois.

« Bonjour. Tout va bien ? Vous avez besoin d’aide ? »

— Et si la personne nous envoie promener ?

— Alors au moins, nous saurons que nous avons essayé autre chose que de juger depuis notre fenêtre.

L’homme assis près de Claire se racla la gorge.

— Je n’aurais probablement pas frappé non plus, avoua-t-il.

Claire baissa les yeux.

La présidente reprit la parole.

— Nous devons tout de même prendre une décision concernant les travaux.

La décision fut simple.

On me donna plusieurs mois pour terminer les réparations nécessaires.

Pas de nouvelles pénalités tant que le calendrier serait respecté.

L’homme du groupe immobilier rangea son téléphone et partit avant la fin.

Les voisins quittèrent la salle par petits groupes.

Personne ne parlait très fort.

Dans le parking, j’ai vu Claire essayer de sortir deux sacs de courses de son coffre.

Je me suis approché.

— Je peux ?

Elle me tendit un sac.

Nous avons marché quelques mètres sans parler.

Puis je lui ai dit :

— Je ne pense pas que tu sois la méchante de l’histoire.

Elle eut un petit sourire triste.

— Et toi, le héros ?

— Certainement pas.

Elle s’arrêta.

— Mon père était comme Marcel.

Je ne m’attendais pas à ça.

— Il gardait une vieille camionnette rouillée devant notre maison. Les voisins détestaient ça. Moi aussi. J’avais quinze ans et j’avais honte quand mes amis venaient.

Elle regarda vers la rue.

— Quand je suis partie de chez mes parents, je me suis juré que ma maison serait toujours impeccable. Pas de bazar. Pas de vieux véhicules. Pas de voisins qui viennent se plaindre.

Elle souffla.

— Peut-être que voir Marcel me rappelait trop mon père.

— Il est encore là ?

Elle secoua la tête.

— Non. Il est mort il y a quatre ans.

Nous sommes restés silencieux.

— Tu devrais venir voir le chat, ai-je finalement dit.

— Le fameux Grisou ?

— Il répond maintenant au nom de Marcel.

Elle a éclaté de rire.

— Tu as vraiment donné au chat le prénom du vieux ?

— Oui.

— Il mord ?

— Beaucoup moins.

— Ce n’est pas très rassurant.

— Il mord avec affection.

Elle m’a rendu mon sac.

— Je passerai.

Quand je suis rentré au 17, rue des Tilleuls, Marcel-le-chat était assis sur le porche.

Il m’a accueilli avec un miaulement indigné.

Puis il s’est retourné comme s’il voulait me faire comprendre que j’étais en retard.

Je me suis assis dans le fauteuil à bascule.

Il a attendu quelques secondes.

Puis il a sauté sur mes genoux.

Il était lourd maintenant.

Son pelage était devenu plus épais.

Sa vieille cicatrice était toujours là.

Son oreille resterait toujours déchirée.

Sa démarche demeurait un peu bancale.

Mais il n’avait plus besoin de dormir sous une maison gelée.

Il n’avait plus besoin de chasser.

Il n’avait plus besoin d’être dur.

Je caressais son dos lorsqu’il s’est mis à ronronner.

À travers la fenêtre du salon, je pouvais encore voir le premier mot de Marcel accroché près de l’entrée.

Les bords du papier commencent à jaunir.

Je refuse de l’enlever.

Parfois, le soir, je me tiens devant la fenêtre avec mon café.

Exactement comme autrefois.

Je regarde la maison d’en face, celle où j’habitais.

Et je revois l’homme que j’étais.

Confortablement installé derrière une vitre.

Certain de comprendre un homme dont je n’avais jamais franchi le portail.

Certain que sa colère racontait toute son histoire.

Certain que ma façon de vivre était plus raisonnable que la sienne.

Certain, surtout, d’être quelqu’un de bien.

C’est peut-être cela qui me gêne le plus aujourd’hui.

Les gens qui jugent ne se voient presque jamais comme des gens cruels.

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