Je croyais qu’être propriétaire me donnait tous les droits, jusqu’à entendre ce mur parler

Deux jours après, quelqu’un est venu examiner notre salle de bain.

Il a retiré une petite plaque sous le lavabo, puis il a vérifié les conduites près de la douche.

Il a rapidement trouvé le problème.

Un tuyau était mal fixé derrière la cloison.

Quand l’eau circulait avec une certaine pression, il bougeait et frappait contre son support.

Le mur fin amplifiait tout.

Ce n’était pas une catastrophe.

Ce n’était même pas un gros chantier.

Il fallait refixer le tuyau, ajouter une protection pour limiter les vibrations et reprendre une petite partie de la cloison.

Quelques heures de travail.

Voilà.

J’avais transformé un problème de quelques heures en guerre de voisinage.

Le soir, ma femme m’a demandé ce que je comptais faire.

— Les travaux, évidemment.

— Je ne parle pas des travaux.

Je savais très bien de quoi elle parlait.

Je lui ai dit que je n’étais pas doué pour ce genre de conversation.

Elle a haussé les épaules.

— Tu étais pourtant très doué pour les humilier.

Ça m’a agacé.

Mais je ne pouvais pas dire qu’elle avait tort.

J’ai passé encore une journée entière à chercher la bonne manière de m’excuser.

Je voulais éviter d’avoir l’air faible.

C’était ridicule, mais c’était vrai.

Je préparais des phrases dans ma tête.

« Je regrette que vous l’ayez mal pris. »

Non.

Ça voulait dire que le problème venait de leur réaction.

« Je suis désolé pour le malentendu. »

Non plus.

Il n’y avait pas eu de malentendu.

J’avais parfaitement voulu les rabaisser.

Le soir suivant, vers 18h30, j’ai frappé à leur porte.

Le père a ouvert.

Quand il m’a vu, son visage s’est immédiatement fermé.

— Oui ?

Je n’avais rien apporté.

Ni fleurs, ni bouteille, ni boîte de chocolats.

Je ne voulais pas acheter mon pardon.

— Je voulais vous parler.

Il a regardé derrière lui, puis il est sorti dans le couloir et a refermé doucement la porte.

— Notre fille mange.

— D’accord. Je vais faire vite.

J’ai pris une inspiration.

— J’ai eu tort.

Il n’a pas répondu.

Alors j’ai continué.

— Pas seulement pour la douche. Pour ce que je vous ai dit. Le fait que nous soyons propriétaires et vous locataires ne me donne pas plus de droits humains que vous. Ça ne rend pas votre sommeil moins important. Et ça ne me donne pas le droit de vous parler comme ça.

Il me regardait toujours sans rien dire.

J’avais envie qu’il réponde quelque chose.

Même une insulte aurait été plus facile que ce silence.

— J’ai entendu le bruit depuis la chambre, ai-je ajouté. C’est vraiment fort. Le tuyau va être réparé. En attendant, je prendrai ma douche plus tôt.

Il a finalement hoché la tête.

— Merci.

Ce n’était pas chaleureux.

Ce n’était pas un pardon immédiat.

Mais je ne pouvais pas lui en vouloir.

— Je vais aussi écrire au syndic, ai-je dit. Et vous mettre en copie.

Son regard a changé légèrement.

— Pourquoi ?

— Parce que je vous ai humiliés devant eux. C’est normal que je corrige ça devant eux aussi.

Il a ouvert la bouche, puis l’a refermée.

— D’accord.

Je suis retourné chez moi.

Ma femme attendait dans l’entrée.

— Alors ?

— J’ai présenté mes excuses.

— De vraies excuses ?

— Oui.

— Sans dire “mais” ?

— Sans dire “mais”.

Pour la première fois depuis plusieurs jours, elle a souri.

Le mail a été encore plus difficile à écrire.

J’ai supprimé cinq versions avant d’envoyer quelque chose de simple.

J’ai expliqué que j’avais écouté le bruit depuis la chambre voisine et que le problème était réel.

J’ai reconnu que mon précédent message avait été méprisant et inutilement agressif.

J’ai aussi écrit que le statut de propriétaire ou de locataire n’avait rien à voir avec le respect que chacun méritait dans l’immeuble.

Puis j’ai terminé en disant que les réparations allaient être faites rapidement.

Après avoir cliqué sur « envoyer », j’ai eu l’impression d’avoir avalé un caillou.

Mais, quelques minutes plus tard, je me suis senti plus léger.

Les travaux ont eu lieu la semaine suivante.

Quand la douche a été remise en service, nous avons refait le test.

Cette fois, je suis retourné dans la chambre de la petite.

Ma femme a fait couler l’eau.

On entendait encore un léger bruit.

Normal.

Une douche ne peut pas devenir totalement silencieuse.

Mais le mur ne vibrait plus.

Plus de grondement.

Plus de claquement.

Le père s’est approché de la cloison et a posé la main dessus.

Il a souri.

— C’est le jour et la nuit.

Sa fille était dans le couloir, derrière lui.

Elle devait avoir trois ans.

Elle me regardait avec beaucoup de sérieux en tenant une peluche par une patte.

— C’est le monsieur de la douche ? a-t-elle demandé.

J’ai senti mon visage chauffer.

Son père a eu l’air gêné.

— Oui, ma puce. Mais maintenant, la douche ne fait plus peur.

La petite m’a observé quelques secondes.

Puis elle a tendu sa peluche vers moi.

— Elle s’appelle Biscotte.

Je me suis accroupi.

— Bonjour, Biscotte.

La petite a souri.

Et quelque chose s’est détendu dans la pièce.

Quelques jours plus tard, les voisins ont frappé à notre porte.

Cette fois, ce n’était pas pour se plaindre.

La mère tenait une assiette avec quatre parts de gâteau.

— Notre fille a voulu vous en donner, a-t-elle expliqué. C’est son anniversaire.

J’ai regardé ma femme.

Elle me regardait déjà avec ce petit sourire qui voulait dire : comporte-toi normalement.

Nous avons accepté le gâteau.

Puis nous avons parlé quelques minutes dans le couloir.

Pas de la douche.

Pas du syndic.

Pas de qui possédait quoi.

Juste de choses ordinaires.

Le travail.

Le quartier.

Les commerces du coin.

Ils nous ont appris qu’ils cherchaient eux aussi à acheter depuis presque trois ans, mais que les prix montaient plus vite que leurs économies.

Cette information m’a fait honte.

Quelques semaines plus tôt, j’avais utilisé le mot « locataires » comme une insulte.

Comme si louer signifiait échouer.

Comme si acheter un appartement faisait automatiquement de moi quelqu’un de plus intelligent, de plus sérieux ou de plus important.

La vérité, c’est que nous avions eu de la chance.

Nous avions économisé.

Nous avions travaillé.

Mais nous avions aussi eu de la chance.

Et eux n’avaient rien fait pour mériter mon mépris.

Nous ne sommes pas devenus les meilleurs amis du monde.

Je ne vais pas inventer une fin où nous passons tous nos dimanches ensemble autour d’un barbecue.

Ce n’est pas ce qui s’est passé.

Nous sommes devenus de bons voisins.

Quand leur fille est malade et qu’elle pleure la nuit, ils nous envoient parfois un petit message pour s’excuser.

Je leur réponds qu’ils n’ont pas besoin de s’excuser.

Quand nous recevons des amis, nous les prévenons si la soirée risque de finir tard.

Et quand je termine une journée de travail à 19h, je prends généralement ma douche vers 20h30 ou 21h.

Pas toujours.

Parfois, je la prends encore tard.

Mais je fais attention.

Pas parce qu’ils sont propriétaires.

Pas parce qu’ils sont locataires.

Pas parce qu’un règlement m’y oblige.

Simplement parce qu’il y a une petite fille qui dort derrière ce mur.

Et parce que vivre chez soi ne signifie pas faire comme si les autres n’existaient pas.

Ma femme m’a demandé récemment si je pensais toujours que je m’étais comporté « comme un propriétaire ».

Je lui ai répondu que non.

Je m’étais comporté comme un type qui venait d’acheter quelques mètres carrés et qui croyait que cela lui donnait une couronne.

Elle a ri.

Puis elle m’a demandé :

— Donc, pour répondre à ta grande question : est-ce que tu avais tort ?

Oui.

J’avais tort de prendre leur demande comme une attaque.

J’avais tort d’utiliser notre statut de propriétaires pour les rabaisser.

J’avais tort de penser que posséder un appartement signifiait posséder le silence, le couloir, les murs et le droit de décider qui méritait d’être respecté.

La douche n’était pas vraiment le problème.

Le problème, c’était moi.

Mais heureusement, un tuyau peut être réparé.

Et parfois, un voisin aussi.

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