La chatte cabossée qui protégea la ferme et retrouva enfin sa famille

On aurait pu croire que l’histoire de Moka s’était terminée cette nuit-là.

Après tout, elle avait survécu.

Les chiens étaient partis.

Les brebis étaient sauves.

Et sur la porte de la bergerie, la petite pancarte de Madeleine disait au monde entier ce que personne n’aurait imaginé en voyant cette chatte maigre et cabossée :

Protégé par Moka.

Mais ce que je n’avais pas encore compris, c’est qu’un animal qui a passé sa vie à se battre pour rester quelque part ne s’arrête pas de veiller simplement parce que le danger est passé.

Moka n’est jamais redevenue tout à fait comme avant.

Elle mangeait toujours avec sérieux, bien sûr. Elle n’était pas du genre à laisser une miette dans sa gamelle par politesse.

Mais elle dormait moins en hauteur.

Avant, elle choisissait toujours les poutres, les coins sombres, les endroits d’où elle pouvait partir sans qu’on la touche.

Après cette nuit-là, elle a commencé à dormir près de la porte de la bergerie.

Pas dedans.

Pas dehors.

Entre les deux.

Comme si elle avait décidé que sa place était exactement là, à la frontière entre ce qui était fragile et ce qui pouvait arriver.

Sa patte arrière était devenue plus raide.

Quand il faisait humide, elle boitait davantage. Les matins de brouillard, je la voyais descendre des bottes de paille avec précaution, comme une vieille dame qui refuse d’avouer qu’elle a mal.

Je lui disais :

— Tu pourrais te reposer, tu sais.

Elle me regardait avec son œil trouble.

Puis elle repartait faire son tour.

La clôture du fond avait été réparée avec l’aide de René, un voisin du bout du chemin. Un homme discret, veuf lui aussi, qui parlait peu mais savait manier une pince et un marteau mieux que moi.

Il était venu un samedi matin avec des piquets, du fil solide et son vieux pull marron.

— Bernard aurait râlé en voyant ce coin-là, m’a-t-il dit.

J’ai souri malgré moi.

— Bernard râlait devant toutes les clôtures, même neuves.

René n’a pas ri fort.

Il a seulement hoché la tête, comme quelqu’un qui comprenait les phrases qu’on prononce pour ne pas pleurer.

Moka l’a surveillé toute la matinée.

Assise sur une pierre.

Oreille déchirée dressée.

Elle n’a pas craché.

C’était déjà beaucoup.

Quand René a terminé, il a posé son marteau et a regardé la pancarte sur la bergerie.

— Elle a gagné son titre, celle-là.

Moka a tourné la tête, comme si elle avait entendu.

Puis elle est allée se frotter contre Bouton.

Bouton avait grandi.

Elle n’était plus la petite agnelle tremblante de cette nuit-là. Ses jambes s’étaient renforcées, sa laine avait épaissi, et la tache sombre sur son front ressemblait maintenant à une petite étoile mal dessinée.

Mais dans sa tête, je crois qu’elle restait encore un peu le bébé que Moka avait protégé.

Chaque matin, quand j’ouvrais la bergerie, Bouton cherchait Moka avant de chercher la nourriture.

Et Moka, qui prétendait ne s’attacher à personne, se laissait approcher.

Seulement par elle.

Un matin de novembre, j’ai trouvé Bouton couchée près de Moka, la tête posée tout doucement à côté de son dos.

Moka avait les yeux fermés.

Elle ne bougeait pas.

Elle aurait pu partir.

Elle ne l’a pas fait.

Je suis restée là, ma tasse de café entre les mains, à les regarder dans le froid pâle.

Et pour la première fois depuis longtemps, la ferme ne m’a pas semblé vide.

L’hiver est arrivé doucement.

Pas un grand hiver de carte postale.

Un hiver de boue, de vent, de doigts gelés sur les seaux, de bottes lourdes et de silence trop tôt le soir.

Je faisais comme avant.

Je me levais.

Je nourrissais les brebis.

Je cassais la glace sur l’abreuvoir.

Je rentrais du bois.

Je parlais parfois à Bernard en fermant les volets, comme si son manteau allait encore être accroché derrière la porte.

Sauf qu’un soir, mon corps m’a rappelé que je n’avais plus trente ans.

Je portais un seau d’eau tiède vers la bergerie.

Le sol était glissant près de l’abreuvoir.

J’ai posé le pied de travers.

Et je suis tombée.

Pas une petite chute.

Une vraie.

Le genre de chute où l’on entend d’abord le seau se renverser, puis son propre souffle disparaître.

Je suis restée sur le côté, dans la boue froide, incapable de me relever.

Au début, je me suis fâchée.

— Allez, debout, vieille sotte.

Mais ma hanche me lançait jusque dans le ventre.

J’ai essayé de pousser sur mes mains.

Impossible.

La cour était vide.

La maison était trop loin.

Madeleine ne passerait pas avant le lendemain matin.

Et la nuit commençait à tomber.

Je n’ai pas crié tout de suite.

C’est étrange, la fierté.

Même allongée dans la boue, on veut encore faire semblant que tout va bien.

Puis j’ai entendu un miaulement.

Moka était debout près de moi.

Elle me regardait.

Pas avec peur.

Avec agacement.

Comme si je venais de faire une bêtise parfaitement inutile.

— Ne me regarde pas comme ça, ai-je soufflé. Je n’ai pas fait exprès.

Elle s’est approchée.

Elle a senti ma manche.

Puis elle a tourné autour de moi en boitant.

Je pensais qu’elle allait rester là, peut-être se blottir contre moi jusqu’à ce que je trouve le courage de ramper.

Mais Moka n’était pas faite pour attendre quand quelqu’un avait besoin d’aide.

Elle est partie.

Pas vers la bergerie.

Pas vers les brebis.

Vers la maison de Madeleine.

Je l’ai vue traverser la cour, passer sous le portail, disparaître dans le chemin.

J’ai eu le temps de me dire qu’elle ne reviendrait peut-être pas.

Qu’elle avait compris que les humains étaient trop compliqués.

Puis, quelques minutes plus tard, j’ai entendu une voix.

— Jeanne !

Madeleine arrivait en courant, un manteau jeté sur sa robe, ses bottes mal enfilées.

Derrière elle, Moka marchait avec l’air de quelqu’un qui avait réglé le problème et trouvait que tout le monde devrait la remercier en silence.

Madeleine s’est agenouillée près de moi.

— Bon sang, tu m’as fait peur.

— Ce n’est pas moi, ai-je murmuré. C’est elle.

Madeleine a regardé Moka.

La chatte s’était assise à deux mètres, la queue bien enroulée autour des pattes.

— Elle a gratté à ma porte comme une folle, a dit Madeleine. Puis elle est repartie, et quand je n’ai pas suivi assez vite, elle est revenue me chercher.

Je me suis mise à rire.

Puis à pleurer.

Dans cet ordre-là.

René est venu nous aider à me relever.

Rien n’était cassé, heureusement, mais j’ai dû rester tranquille plusieurs jours.

Le vétérinaire est passé pour une brebis.

Le médecin est passé pour moi.

Et tout le village, ou presque, a semblé découvrir que je n’étais pas une statue plantée dans ma ferme.

Madeleine m’apportait de la soupe.

René nourrissait les brebis le matin.

Une jeune femme du village, Camille, venait deux après-midi par semaine m’aider avec la paille et les seaux.

Moi, je regardais tout cela depuis ma chaise, près de la fenêtre.

Et je me sentais inutile.

Ce fut peut-être le plus dur.

Pas la douleur.

Pas la peur.

Le fait de voir d’autres mains faire ce que les miennes avaient toujours fait.

Un soir, j’ai dit à Madeleine :

— Je devrais peut-être vendre les brebis.

Elle n’a pas répondu tout de suite.

Elle a posé deux bols sur la table.

Puis elle a regardé par la fenêtre.

Moka était assise sur la barrière basse.

Bouton, juste derrière elle, la suivait du regard.

— Tu veux vraiment vendre ? m’a demandé Madeleine.

Je n’ai pas su répondre.

Alors j’ai dit la vérité.

— Je ne sais plus si je peux continuer seule.

Madeleine a poussé le bol vers moi.

— Alors peut-être que la question n’est pas de continuer seule.

Cette phrase m’a suivie toute la nuit.

Je n’avais jamais su demander de l’aide.

Bernard et moi avions toujours tout fait nous-mêmes. Dans une ferme, on apprend vite à réparer, porter, tenir, recommencer.

Et quand Bernard est mort, j’ai cru que tenir toute seule était une façon de lui rester fidèle.

Mais peut-être que je confondais fidélité et entêtement.

Le lendemain matin, Moka a sauté sur la chaise en face de moi.

C’était la première fois qu’elle montait sur une chaise de la cuisine.

Elle n’avait jamais aimé la maison.

Trop de murs.

Trop d’odeurs humaines.

Trop de souvenirs qui ne lui appartenaient pas.

Elle m’a regardée longtemps.

Puis elle a posé une patte sur la vieille veste de Bernard, pliée sur le dossier près de moi.

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