La chienne était encore enchaînée quand son premier chiot est arrivé dans les mains du gendarme

La chienne attachée à un pin a commencé à mettre bas dès que j’ai coupé sa chaîne — sept vies ont changé notre brigade

La chaîne venait à peine de tomber dans les aiguilles détrempées que la chienne a fait un pas vers moi.

Puis elle a posé sa tête contre mon genou.

Son ventre s’est contracté.

Et j’ai compris qu’elle allait mettre bas, là, au milieu de cette forêt du Morvan.

— Doucement, ma belle… Je suis là.

Je m’appelle Julien Morel. À l’époque, j’avais quarante-deux ans et je travaillais dans une petite brigade rurale de Bourgogne, entourée de villages où tout le monde connaissait le facteur, le boulanger et le chien du voisin.

Je connaissais aussi les chemins forestiers.

Une barrière déplacée.

Une trace de pneus fraîche sur un chemin fermé.

Un feu mal éteint.

Des détritus laissés près d’un étang.

Après quinze ans de patrouilles, on finit par sentir les choses avant même de les comprendre.

Ce matin-là, pourtant, ce n’est pas une trace qui m’a alerté.

C’était un gémissement.

Très faible.

Presque couvert par le vent dans les sapins.

J’ai garé le véhicule sur le bas-côté boueux et j’ai suivi le bruit entre les arbres.

Puis je l’ai vue.

Une chienne beige clair, croisée de type molosse, avec une poitrine blanche et une tache sombre autour de l’œil gauche.

Elle était enceinte.

Pas simplement ronde.

Son ventre descendait presque jusqu’aux aiguilles de pin.

Mais au-dessus de ce ventre énorme, ses côtes ressortaient.

Elle semblait avoir donné tout ce qu’elle avait aux petits qu’elle portait.

Une chaîne rouillée reliait son collier à un arbre.

Une chaîne si courte qu’elle pouvait à peine tourner autour du tronc.

Pas de gamelle.

Pas de couverture.

Pas d’abri.

Pas même une vieille bouteille d’eau renversée qui aurait pu me faire croire que quelqu’un comptait revenir rapidement.

Elle m’a regardé.

Et elle a essayé de remuer la queue.

À peine.

Son corps s’est soudain raidi.

Elle a gémi et tenté de se coucher, mais la chaîne l’en empêchait.

— Ne bouge pas.

J’avais prononcé ces mots pour elle.

Mais probablement aussi pour moi.

J’ai appelé le standard de la brigade pour demander un renfort et prévenir le service animalier du secteur.

Ensuite, j’ai contacté Claire Martin, une vétérinaire qui acceptait souvent les urgences rurales lorsque les distances rendaient tout compliqué.

— Chienne gestante attachée dans les bois, lui ai-je expliqué. Très maigre. Faible. Je pense qu’elle est proche du terme.

— Proche comment ?

La chienne a tremblé.

Ses pattes arrière se sont écartées.

Son ventre s’est contracté une nouvelle fois.

Elle a levé les yeux vers moi.

Je n’oublierai jamais ce regard.

Pas parce qu’il était humain.

Il ne l’était pas.

Mais parce qu’on y voyait clairement deux choses : la peur et l’épuisement.

— Claire… je crois que ça commence.

La voix de la vétérinaire a changé immédiatement.

— Coupe la chaîne. Mets-la au chaud. Mets-moi en haut-parleur. Et surtout, tu ne tires sur rien sans que je te le dise.

Je suis retourné au véhicule chercher une pince, des serviettes propres et une couverture thermique.

Quand je suis revenu, la chienne était toujours debout.

Elle n’avait presque pas le choix.

Je me suis agenouillé près du tronc.

Elle observait mes mains.

Pas agressivement.

Avec méfiance.

Comme si des mains humaines avaient déjà trop souvent annoncé quelque chose de mauvais.

J’ai placé la pince sur un maillon.

J’ai serré.

Le métal a résisté.

J’ai serré plus fort.

Clac.

La chaîne est tombée.

Pendant quelques secondes, elle est restée immobile.

Libre, mais sans comprendre qu’elle l’était.

Puis elle a avancé vers moi.

Un pas.

Deux pas.

Et elle a appuyé tout le poids de sa tête contre mon épaule.

Elle tremblait tellement que je le sentais à travers ma veste.

— C’est fini, lui ai-je murmuré. Tu ne restes pas ici.

Je pensais encore pouvoir la transporter jusqu’à la clinique.

Je me trompais.

À peine installée sur la banquette arrière, elle s’est tournée une fois sur la couverture.

Puis elle s’est couchée.

Et le premier petit est arrivé.

Dans mes mains.

Je suis resté une seconde complètement figé.

Moi qui savais gérer un accident, une dispute, une disparition inquiétante ou un véhicule dans un fossé, je tenais soudain un nouveau-né minuscule, humide et silencieux.

— Claire !

— Je suis là. Enlève doucement la membrane autour de sa tête. Maintenant, frotte-le avec une serviette.

Je l’ai fait.

Rien.

— Plus énergiquement, Julien.

Mes mains tremblaient.

La mère avait relevé la tête.

Elle fixait le petit.

Même épuisée, même affamée, elle ne regardait plus que lui.

— Allez… respire…

J’ai frotté encore.

Une seconde.

Deux.

Puis un petit bruit aigu a rempli l’habitacle.

La chienne a dressé les oreilles.

Je l’ai posé près de son museau.

Elle l’a léché immédiatement.

Et avant même que j’aie le temps de souffler, une nouvelle contraction a commencé.

Le deuxième petit est né.

Puis le troisième.

Quand ma collègue Sophie Bernard est arrivée en renfort avec des serviettes et une trousse de premiers soins, elle a ouvert la portière arrière.

Elle s’est arrêtée net.

— Julien…

— Ne demande rien.

— Combien ?

— Trois.

Un quatrième est arrivé quelques minutes plus tard.

Puis un cinquième.

Puis un sixième.

Le septième nous a fait peur.

Longtemps, rien.

La mère respirait vite.

Claire nous guidait toujours au téléphone.

Puis soudain, le dernier petit est apparu.

Silencieux lui aussi.

Sophie s’est mise à genoux près de moi.

Nous l’avons frictionné.

Je ne sais même plus lequel de nous deux répétait :

— Allez, petit… allez…

Puis il a poussé son premier cri.

Sophie a tourné la tête vers les arbres.

Plus tard, elle dira qu’elle avait reçu de la pluie dans les yeux.

Il ne pleuvait presque plus.

Tous les sept étaient vivants.

La mère aussi.

Mais son état nous inquiétait.

Maintenant qu’elle était couchée, nous pouvions mieux voir à quel point elle était maigre.

Ses hanches formaient deux angles nets.

La peau de son cou était irritée sous le collier.

Ses gencives semblaient pâles.

Lorsqu’on lui a présenté de l’eau, elle a bu lentement d’abord, puis avec une urgence qui m’a serré la poitrine.

— On ne reste pas ici, a dit Claire au téléphone. Amenez-la directement.

Le trajet jusqu’à la clinique a été le plus lent de ma carrière.

Je regardais sans cesse dans le rétroviseur.

Sept minuscules corps remuaient contre le ventre de leur mère.

Elle gardait son museau au-dessus d’eux.

Comme un toit.

Comme si elle pensait encore devoir les protéger de tout.

À mi-chemin, Sophie m’a appelé par radio.

— Tout va bien derrière ?

— Oui.

Ce n’était pas complètement vrai.

Mais c’était ce que j’avais besoin de dire.

À la clinique, Claire avait préparé une pièce chauffée.

Elle s’est approchée doucement.

La chienne a relevé la tête et a laissé échapper un grondement faible.

Claire s’est arrêtée.

— D’accord. Tu es maman. J’ai compris.

Elle a tendu la main sans la toucher.

La chienne l’a reniflée.

Quelques minutes plus tard, Claire a pu examiner les petits.

— Elle est très déshydratée, a-t-elle expliqué. Elle manque de poids, probablement de fer aussi. Mais elle produit du lait. Elle est consciente. C’est encourageant.

— Et les petits ?

— Pour l’instant, ils tiennent tous.

Je me suis appuyé contre le mur.

— C’est bien ?

Claire m’a regardé.

— Pour une chienne retrouvée attachée dans les bois en plein travail ? Oui, Julien. C’est déjà énorme.

Nous avons dû lui trouver un nom pour le dossier.

Sophie a proposé :

— Grâce.

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