Je pensais qu’en ramenant Grise chez moi, j’avais mis fin à quelque chose.
En réalité, c’est ce jour-là que tout a commencé.
Les premiers matins, je me réveillais avant elle.
Je restais allongée quelques secondes, dans ce demi-silence que je connaissais par cœur, puis j’entendais un petit bruit de patte sur le parquet. Pas grand-chose. Juste assez pour me rappeler que je n’étais plus seule dans la maison.
Alors je me levais.
Je mettais l’eau à chauffer pour le café, et avant même de prendre ma tasse, je vérifiais sa gamelle. C’est drôle comme on peut recommencer à se rendre utile à mon âge pour une chose aussi simple qu’une gamelle d’eau propre.
Grise ne faisait jamais de scène.
Elle ne réclamait pas. Elle attendait avec cette patience un peu grave des vieux animaux. Assise près du mur, la queue bien rangée autour des pattes, comme si elle savait déjà que la vie ne donnait rien plus vite quand on s’impatientait.
Au bout d’une semaine, j’avais déplacé un fauteuil.
Rien d’important en apparence. Juste quelques centimètres, pour qu’elle puisse s’installer près de la fenêtre du salon le matin. Le soleil entrait mieux à cet endroit-là, et j’avais remarqué qu’elle y fermait les yeux d’un air paisible.
Au bout de deux semaines, j’avais acheté une deuxième couverture.
Pas pour moi.
Je me suis raconté que c’était parce que l’autre partait en peluches. La vérité, c’est que je voulais quelque chose de plus doux pour ses vieux os.
J’ai cessé de laisser la télévision allumée toute la journée.
Je ne sais pas exactement quand c’est arrivé. Peut-être le troisième ou le quatrième matin. Tout à coup, ce bruit de fond qui me tenait compagnie depuis des années m’a semblé inutile.
Il y avait autre chose, maintenant.
Le froissement discret d’un chat qui change de place.
Le tintement d’une cuillère contre une tasse.
Le parquet qui craque quand je vais ouvrir les volets.
Cela paraîtra ridicule à quelqu’un de plus jeune, sans doute. Mais à mon âge, on sait qu’une maison ne se réchauffe pas seulement avec le chauffage.
Elle se réchauffe avec une présence.
Le mardi suivant, je suis sortie acheter de la pâtée.
Le mot seul m’aurait fait sourire autrefois. Moi, Madeleine, veuve soigneuse et raisonnable, allant comparer des boîtes pour une chatte qui n’était même pas censée rester.
À la supérette, j’ai croisé Madame Roussel.
Elle m’a regardée tenir mon panier comme si elle y voyait quelque chose de nouveau. Puis ses yeux sont tombés sur les petites boîtes empilées à côté du pain de mie et du café.
« Vous avez pris un chat ? » m’a-t-elle demandé.
J’ai répondu : « Pas exactement. C’est le chat de Monique. »
Sa bouche s’est adoucie tout de suite.
Dans cette ville, il n’y a pas besoin d’expliquer longtemps les choses. Les gens savent déjà à moitié. Le reste, ils le devinent à votre visage.
« Alors il est bien tombé », a-t-elle dit doucement.
Je n’ai rien trouvé à répondre.
Mais en rentrant chez moi, cette phrase m’est restée dans la tête. Pas parce qu’elle parlait de Grise. Parce que, pour la première fois depuis longtemps, j’ai eu l’impression qu’elle parlait peut-être aussi un peu de moi.
Les journées ont commencé à prendre une autre forme.
Je ne marchais plus jusqu’à la boîte aux lettres uniquement pour tuer dix minutes. Je regardais aussi l’heure, parce que Grise m’attendait pour son repas. Je ne laissais plus traîner la vaisselle jusqu’au soir. Je faisais un peu plus attention au salon. J’ouvrais davantage les rideaux.
Quand on vit seul longtemps, on finit par réduire ses gestes au strict nécessaire.
Avec elle, sans m’en rendre compte, j’en avais ajouté.
Un jeudi après-midi, elle n’a presque rien mangé.
Sur le moment, je me suis dit qu’elle avait moins faim. Les animaux ont leurs jours comme nous. Mais le soir, elle est restée couchée plus longtemps que d’habitude, roulée sur elle-même, sans venir jusqu’au canapé.
Je me suis approchée.
« Qu’est-ce qu’il y a, ma belle ? »
Elle a levé les yeux vers moi, puis elle a reposé sa tête.
Ça m’a serré le ventre d’une façon que je n’attendais pas.
J’ai passé une partie de la nuit à tendre l’oreille, comme on le fait auprès d’un enfant malade. À chaque petit bruit, j’ouvrais les yeux. À chaque silence trop long, je retenais mon souffle.
Le lendemain matin, elle a bu un peu, puis elle a marché jusqu’à la fenêtre. Lentement. Très lentement.
J’ai compris ce jour-là qu’aimer un être vivant, même discrètement, c’est accepter de recommencer à avoir peur.
Et cette peur-là, je ne l’avais pas connue depuis longtemps.
J’ai demandé conseil au refuge où je n’avais pas pu la laisser.
La même femme était là. Elle m’a reconnue tout de suite. Sa voix était toujours douce, sans être faussement tendre comme certaines voix qui vous traitent comme une vieille dame fragile avant même de vous écouter.
Elle m’a expliqué calmement quoi surveiller, m’a donné le nom d’un cabinet à quelques kilomètres, et surtout elle m’a dit de ne pas rester seule avec mon inquiétude.
Je n’avais pas l’habitude qu’on me parle ainsi.
Sans empressement. Sans condescendance. Juste comme à quelqu’un qui essaie de bien faire.
Finalement, Grise a repris un peu d’appétit le lendemain.
Rien de grave, sans doute. L’âge. La fatigue. Le changement. Peut-être aussi mon imagination qui avait travaillé plus vite que le reste. Mais cet épisode a laissé quelque chose en moi.
Une vérité très simple.
Je ne pouvais plus prétendre qu’elle n’était là que provisoirement.
On ne passe pas une nuit blanche pour quelque chose de provisoire.
Quelques jours plus tard, la fille de Monique est revenue.
Claire.
Je l’avais vue à la cérémonie, bien sûr. Une femme mince, polie, fatiguée d’une fatigue différente de la mienne. Une fatigue de train en retard, de papiers à remplir, de valises trop vite bouclées, de chagrin qu’on range entre deux obligations parce qu’on n’a pas le choix.
Elle vivait loin. Elle n’avait jamais vraiment quitté la ville dans sa façon de parler, mais sa vie était ailleurs depuis longtemps.
Elle m’a téléphoné en fin de matinée.
« Bonjour Madeleine. Je passe aujourd’hui vider un peu la maison. Est-ce que je peux venir vous voir après ? J’aimerais parler de Grise. »
J’ai senti mon dos se raidir.
La voix est une chose étrange. On peut répondre très calmement et avoir l’impression qu’une porte se ferme à l’intérieur.
« Bien sûr », ai-je dit.
Tout l’après-midi, j’ai remis de l’ordre là où il n’y en avait pas besoin.
J’ai plié un torchon déjà plié. J’ai essuyé une table propre. J’ai changé l’eau de Grise deux fois. Elle, pendant ce temps, dormait sur sa couverture avec l’air tranquille de ceux qui ignorent les promesses humaines et les complications qu’on met autour.
Quand Claire est arrivée, elle tenait un trousseau de clés et une chemise cartonnée.
J’ai tout de suite détesté cette chemise, sans raison juste. Elle représentait le genre de choses qu’on doit régler après les morts : inventaires, signatures, décisions prises trop vite parce qu’il faut bien avancer.
Je l’ai fait entrer.
Grise, qui n’allait presque jamais vers les inconnus, a levé la tête en entendant sa voix. Elle l’a regardée longtemps, puis elle est descendue du canapé pour s’approcher à petits pas.
Claire s’est accroupie.
« Bonjour ma vieille », a-t-elle murmuré.
Il y avait dans sa voix une douceur que je n’avais pas entendue à l’enterrement. Peut-être parce qu’au cimetière, on se tient autrement. Peut-être parce qu’en présence d’un animal, on ne peut plus vraiment faire semblant.
Grise a reniflé ses doigts.
Puis elle est restée près d’elle quelques secondes, sans fuir.
Claire s’est redressée lentement. Elle avait les yeux brillants.
« Elle a maigri », a-t-elle dit.
J’ai répondu tout de suite, un peu trop vite : « À peine. Elle mange. J’ai demandé conseil. Elle dort bien. Je fais attention. »
Claire m’a regardée.
Je me suis entendue parler comme quelqu’un qui se défend déjà d’une accusation pas encore formulée.
Alors j’ai pris une inspiration.
« Je sais ce que votre mère m’avait demandé, Claire. Je sais ce que j’ai promis. J’ai essayé d’y aller. Vraiment. J’avais la caisse, les papiers, tout. Et puis je n’ai pas pu. Si vous pensez que j’ai mal fait, je l’entendrai. Mais je ne pouvais pas la laisser là-bas. »
Le silence qui a suivi m’a paru long.
Claire a posé la chemise sur la table, puis elle s’est assise. Elle avait l’air épuisé, oui, mais plus encore déchiré entre ce qu’elle croyait devoir dire et ce qu’elle ressentait peut-être vraiment.
« Je ne suis pas venue pour vous la reprendre », a-t-elle dit enfin.
J’ai cligné des yeux, comme si je n’avais pas bien entendu.
Elle a baissé la tête vers ses mains.
« Maman m’avait parlé du refuge. Elle me disait qu’elle ne voulait être une charge pour personne, même après. C’était son obsession, à la fin. Ne déranger personne. Ne peser sur personne. Ni avec sa maladie, ni avec la maison, ni avec le chat. »
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