André s’est accroupi à côté de lui.
— Tu as enfermé un mineur attaché sur une chaise. La police sera ravie de discuter avec toi de ce qu’on a le droit de faire ou pas.
On est sortis du sous-sol avec Mehdi entre nous. En remontant la rampe, on a entendu au loin les sirènes se rapprocher. Ce son-là, on le connaissait par cœur, et pour une fois, il venait pour nous aider.
Dehors, plusieurs voitures de police venaient de se garer. Les agents ont encerclé le bâtiment avec efficacité. Rachid a levé les mains en signe de paix et a expliqué brièvement la situation.
— Le garçon est là, a-t-il dit en nous voyant sortir avec Mehdi. Attaché au sous-sol il y a cinq minutes. Les quatre autres sont encore en bas, immobilisés. On a filmé l’extérieur, pris des photos de l’intérieur. Vous aurez de quoi rédiger des rapports, croyez-moi.
Les policiers ont pris le relais. Ils ont pris Mehdi en charge quelques minutes pour vérifier son état, puis l’ont laissé repartir avec nous, sur recommandation de leur médecin, en attendant que les services sociaux s’en mêlent.
Je ne critique pas la police. Ils ont leur travail, leurs règles, leurs temps de réaction. Mais ce jour-là, le fait que quelques retraités aient pris les devants a sans doute évité que la nuit tombe sur un sous-sol humide avec un enfant attaché sur une chaise.
Quand on est revenus au local, Yanis a jailli de sa chaise en voyant son frère passer la porte.
— Mehdi !
Le petit lui a sauté dans les bras, et pendant quelques secondes, plus rien n’existait que ce mélange de larmes, de rires nerveux, de « pardon » et de « je savais que tu viendrais ».
Jeanne s’essuyait les yeux avec son torchon. Les vieux autour se raclaient la gorge, comme si un peu de poussière leur était soudain entrée dans l’œil.
On a passé la soirée à répondre aux questions des services sociaux, puis à celles d’une inspectrice bienveillante qui connaissait la réputation de Karim. Elle a inspecté la situation familiale : deux orphelins, une tante âgée dépassée par les événements, des voisins inquiets.
Quelques semaines plus tard, la décision est tombée : les garçons seraient placés dans une famille d’accueil stable, en attendant mieux.
C’est là que Danielle et Michel se sont levés.
— On a une maison trop grande depuis que nos filles sont parties, a dit Danielle. Deux chambres vides. On a l’habitude des ados, on en a élevé trois. Et on sera à deux rues du local, vous pourrez les voir autant que vous voulez.
Les services sociaux ont étudié le dossier. On a fourni des attestations, des témoignages. Danielle a ri en disant qu’elle n’avait jamais eu autant de « lettres de motivation » de la part de vieux bonshommes à moustaches.
Finalement, ça a été accepté.
Six mois ont passé.
Yanis va au lycée, il parle de devenir pompier volontaire plus tard, « pour faire comme papa, mais sans oublier de rentrer vivant », dit-il en souriant tristement. Mehdi joue au foot dans le club du quartier, surprend tout le monde avec sa vitesse et son sourire qui revient petit à petit.
Tous les dimanches, ils viennent au local des Vieux Casques. Mehdi aide Michel à réparer des vélos, Yanis fait ses devoirs à une table pendant que Rachid lui explique patiemment des problèmes de maths.
Les Corbeaux du Canal ? Le groupe s’est effiloché. Quelques mois après l’arrestation de Niko et de ses proches, le bruit a couru que le reste de la bande avait disparu du paysage. Peut-être qu’ils ont tenté leur chance ailleurs. Peut-être qu’ils ont simplement compris qu’ici, il y avait trop d’yeux ouverts.
Je ne m’en réjouis pas, je constate.
La semaine dernière, Yanis a eu dix-huit ans. On avait préparé quelque chose en secret.
Dans la salle du local, entre les vieux casques pendus au mur, on a posé une grande boîte. À l’intérieur, il y avait le vieux casque de son père, celui qu’on avait récupéré la veille de sa retraite prévue, et une plaque sobre :
« À la mémoire de Karim Benamar, pompier courageux. Son esprit continue dans le cœur de ses fils. »
Yanis a posé ses mains dessus, sans oser le sortir tout de suite. Puis il a fini par le prendre délicatement, comme on porterait un nouveau-né.
— Papa aurait dit que ce casque sent encore la fumée, a-t-il murmuré en riant à travers ses larmes.
Nous aussi, on avait les yeux humides.
— Ton père serait fier de toi, ai-je dit. Tu as protégé ton frère comme lui a protégé tant de gens. Tu as demandé de l’aide au lieu de t’entêter, ça demande du courage.
— Sans vous…, a commencé Yanis.
Rachid l’a interrompu en levant la main.
— Sans toi, on ne saurait même pas que Mehdi était enfermé. C’est toi qui t’es assis devant une moto au feu rouge, en décidant de ne plus supporter ça tout seul. Nous, on a juste fait notre travail d’anciens : se lever quand un gamin dit « j’ai peur ».
Mehdi, qui portait un petit t-shirt avec le logo des Vieux Casques, a ajouté à mi-voix :
— Papa disait toujours que la vraie force, c’est pas crier plus fort que les autres, c’est protéger ceux qui ne peuvent pas le faire eux-mêmes.
On s’est regardés. Il avait tout résumé.
Ce jour-là, sur ce feu rouge, quand un adolescent battu s’est assis devant ma moto en refusant de bouger, il nous a rappelé pourquoi on garde nos vieux écussons sur nos blousons même à la retraite.
Pas pour paraître forts. Pas pour faire peur.
Mais pour dire aux gamins perdus, aux voisins épuisés, aux familles qui chancellent :
« Si tu ne sais plus vers qui te tourner, on est là. On n’est pas parfaits, on n’est pas tout jeunes, mais on ne te laissera pas face au danger tout seul. »
Yanis et Mehdi ne sont pas des membres de notre association. Ils sont quelque chose de plus important : de la famille. Des garçons qu’on voit grandir, qu’on engueule quand ils rentrent en retard, qu’on applaudit quand ils réussissent un examen ou un but.
Et quelque part, j’aime croire que Karim nous regarde gentiment d’en haut, en secouant la tête devant nos vieilles articulations, mais rassuré de voir que ses fils ne sont plus seuls au monde.
C’est ça, pour moi, l’honneur. Ce n’est pas une médaille ni une cérémonie.
C’est un gamin qui ose s’asseoir devant ta moto et te dire : « Aidez-moi. »
Et toi qui réponds : « D’accord. On y va. »






