L’adolescent s’est assis directement devant ma grosse moto au feu rouge et a refusé de bouger, les genoux sur le bitume brûlant, les larmes coulant sur son visage tuméfié.
Derrière moi, ça klaxonnait déjà. Des automobilistes baissaient leur vitre pour crier de dégager. Mais le gamin – quinze ans à tout casser, sac de lycée encore sur le dos – restait planté là, droit comme un piquet, les yeux accrochés aux miens.
J’ai soixante-cinq ans. J’en ai vu des choses en une vie de pompier, puis de retraité qui sillonne la ville à moto. Mais c’était bien la première fois qu’un gamin se jetait littéralement devant mes roues pour m’empêcher de partir.
Sa lèvre était fendue, son œil gauche gonflait à vue d’œil, et ses mains tremblaient tellement qu’il avait du mal à tenir le morceau de papier froissé qu’il essayait de me montrer.
— S’il vous plaît…, a-t-il soufflé. Je vous en prie… Vous êtes bien un ancien pompier, hein ? Je vois l’écusson sur votre blouson. Papa disait que les vieux pompiers, ça laisse jamais un gamin tomber. Ils vont le tuer si je ne fais rien.
Le feu est passé au vert. Les klaxons ont redoublé. Quelqu’un a gueulé de « dégager ta moto de là ». Mais je ne pouvais pas détacher mon regard de ce visage d’enfant abîmé.
J’ai coupé le moteur.
— Tuer qui ? ai-je demandé. Respire un coup et montre-moi ça.
Il a levé le papier, sa main tremblant comme une feuille. C’était une photo imprimée depuis un téléphone. Un autre adolescent, plus jeune, treize ans peut-être, attaché sur une chaise dans ce qui ressemblait à un sous-sol. Même polo de collège, même logo.
— C’est mon frère, a-t-il dit en avalant ses larmes. Ils ont pris Mehdi parce que j’ai refusé de bosser pour eux. Ils m’ont laissé ce papier, ils veulent dix mille euros ce soir sinon…
Sa voix s’est brisée. Il n’a pas réussi à finir la phrase.
Les voitures nous contournaient, enragées. J’ai ignoré les insultes, posé la béquille et je suis descendu de la moto.
— Allez, debout, ai-je dit en lui tendant la main. On va se pousser, sinon on va finir tous les deux sur un pare-chocs.
Je l’ai aidé à se lever et j’ai poussé ma moto jusqu’au trottoir. De près, les bleus sur son visage étaient encore pires. Et il n’y avait pas que des bleus frais : d’autres, jaunis, apparaissaient sous la peau mate de ses bras. Ce n’était pas la première fois qu’on le frappait.
— Comment tu t’appelles ?
— Yanis… Yanis Benamar.
Ce nom me disait quelque chose. J’ai fouillé dans ma mémoire fatiguée. Benamar… Et soudain, ça m’a frappé.
— Ton père, c’était bien Karim Benamar ? ai-je demandé doucement.
Les yeux de Yanis se sont élargis.
— Vous le connaissiez ?
J’ai hoché la tête.
— On était de la même caserne, il y a longtemps. Ton père a passé sa vie à courir dans les escaliers pour sortir des gens des flammes.
Karim était mort deux ans plus tôt, foudroyé par une crise cardiaque lors d’une intervention. On avait donné son nom à une petite place près de la caserne, mais ça ne remplaçait pas un père pour deux garçons.
— Papa disait toujours, a murmuré Yanis, que si un jour on avait trop peur pour aller voir la police, on pouvait chercher les anciens pompiers. « Ceux qui traînent encore en moto et en blouson », il disait. C’est pour ça que… quand je vous ai vu à ce feu…
Il s’est remis à pleurer, silencieusement, les épaules secouées.
Je me suis raclé la gorge.
— Écoute-moi bien, Yanis. Tu as bien fait de t’asseoir. Même si tu m’as fichu la trouille de ma vie. Maintenant tu vas tout me raconter. Calme, dans l’ordre.
On s’est assis sur un banc un peu plus loin. Je lui ai acheté une bouteille d’eau au kiosque. Il l’a attrapée à deux mains, comme si c’était un trésor.
— Ils ont pris ton frère quand ?
— Ce midi… À la cantine. Ils attendaient à la sortie du collège. Ils m’avaient déjà proposé plusieurs fois de « donner un coup de main », a-t-il expliqué. Vendre leurs trucs, faire le guet, porter des enveloppes… J’ai toujours dit non. Papa disait que l’argent facile coûte trop cher. Alors ils ont décidé que je devais payer.
Ses doigts se crispaient sur la bouteille.
— Ils ont dit : « Tu nous dois dix mille euros pour tout ce que ton père nous a fait perdre. Si t’amènes pas l’argent, on s’occupera de ton petit frère. » Puis ils m’ont envoyé cette photo, une heure après.
— Qui « ils » ?
— Un groupe du quartier… On les appelle « les Corbeaux du Canal ». Leur chef, c’est Niko. Je sais pas son nom de famille. Ils traînent dans un ancien entrepôt près du canal, derrière les rails. Tout le monde les connaît.
Je savais à qui il parlait. Les Corbeaux, on entendait leur nom dans toutes les réunions de quartier. Petits trafics, intimidation de commerçants, menaces sur les adolescents. Toujours juste en dessous du radar, suffisamment prudents pour rester à la marge de la police.
Je sentais ma mâchoire se crisper.
Je fais partie d’une association d’anciens pompiers. On s’appelle, avec un peu d’autodérision, « Les Vieux Casques ». On a racheté une ancienne remise municipale, qu’on a transformée en foyer, atelier, salle de jeux pour les gamins du coin. On y sert des cafés trop serrés, on répare des vélos, on aide aux devoirs.
Et, parfois, on règle des problèmes que personne d’autre ne veut voir. Toujours dans le cadre de la loi, mais sans détourner les yeux.
J’ai sorti mon téléphone.
— Tu leur as répondu ?
— Ils ont dit de venir seul à vingt heures, à la porte arrière de l’entrepôt, avec l’argent. J’ai même pas vingt euros sur mon compte…
— Tu n’iras pas seul, ai-je dit. Et tu n’iras pas avec de l’argent.
Je me suis levé.
— Tu vas monter derrière moi, on va au local des Vieux Casques. Là-bas, tu nous raconteras tout tranquille, et nous, on va s’occuper du reste.
— Mais je veux venir sauver Mehdi !
Je me suis tourné vers lui, plus ferme :
— Non. Ton frère a besoin que tu restes vivant et en un seul morceau. Ton père est mort en essayant de protéger les autres. Tu crois qu’il voudrait que tu fonces tête baissée chez des types violents sans réfléchir ?
Il a baissé la tête, mais n’a pas protesté.
Quelques minutes plus tard, il était accroché derrière moi sur la selle, ses bras maigres serrés autour de ma taille comme si j’étais la dernière chose solide dans ce monde qui se fissurait.
Notre local se trouve dans une ancienne petite caserne désaffectée, au bout d’une rue tranquille. On y a gardé la façade rouge, les grandes portes coulissantes, les vieux casques alignés sur un mur.
Quand je suis arrivé, j’ai envoyé un message sur le groupe des Vieux Casques :
« URGENT. Fils de Karim. Petit frère enlevé par les Corbeaux. Réunion tout de suite. »
Aussitôt, les réponses ont commencé à tomber.
« J’arrive. »
« Donne l’adresse. »
« On se retrouve au local dans 15 min. »
À peine une demi-heure plus tard, Yanis était assis à une table, une tasse de chocolat chaud entre les mains, entouré de douze vieux pompiers et d’un ancien flic municipal, André, qui avait rejoint notre association après sa retraite.
La plupart d’entre nous avaient passé les soixante ans. Genoux abîmés, dos coincés, cheveux plus gris que noirs. Mais dans nos regards, il restait cette flamme qu’on n’éteint pas avec un stylo sur un formulaire de retraite.
— Reprends depuis le début, Yanis, a dit André d’une voix douce. On ne va pas te juger. On a juste besoin de bien comprendre.
Le gamin a tout raconté. Les pressions depuis des mois, les menaces, les coups. Notre local était silencieux, à part sa voix et le tic-tac de l’horloge.
Quand il a terminé, personne ne parlait. Puis Michel, un grand gaillard aux moustaches blanches, a posé sa grosse main sur la table.
— Le fils de Karim, a-t-il dit lentement. Karim qui a porté ma fille de quatre ans dans ses bras pour la sortir d’un appartement en feu. Vous vous souvenez ?
Plusieurs têtes ont hoché.
— Je me souviens qu’il m’a laissé sa bouteille d’oxygène quand j’étais à bout de souffle, a ajouté Paul. Il aurait pu tomber, c’est lui qui est resté.
Le silence a changé de nature. Il n’était plus lourd, il était dense.
Rachid, notre président, a pris une grande inspiration.
— Bon. On ne va pas jouer les justiciers, a-t-il déclaré. On n’est ni des policiers ni des super-héros. Mais on ne va pas non plus laisser des gamins seuls avec des types violents. On va faire ce que nous savons faire : préparer, observer, protéger. Et prévenir les autorités avec des éléments concrets.
Il s’est tourné vers moi.
— Tu connais l’entrepôt ?
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