L’ado en sang assis devant ma moto a réveillé le dernier sursaut de courage des vieux pompiers

— Oui. Ancien dépôt de matériaux près du canal. Sous-sol, accès par une rampe. Si j’étais eux, je planquerais les jeunes en bas, à l’abri des regards.

André a hoché la tête.

— Les collègues savent que les Corbeaux traînent là, mais ils n’ont jamais attrapé grand-chose. Toujours trop tard, jamais de preuves suffisantes. Si on peut localiser le garçon, faire des photos discrètes, noter le nombre de types présents, appeler le commissariat avec quelque chose de solide… ils bougeront.

— Et en attendant ? a demandé Michel. On laisse Mehdi attaché sur une chaise ?

Rachid a planté ses yeux dans les siens.

— Non. On entre, on le sort. Sans jouer aux cow-boys. Nous, on sait gérer des situations tendues sans casser des têtes. On a passé une vie à sortir des gens de danger.

Il s’est tourné vers Yanis :

— Tu te souviens de l’heure qu’ils ont donnée ?

— Vingt heures… Porte arrière. Faut que j’y aille seul, avec l’argent.

— Très bien, a dit Rachid. Donc ils ne s’attendront pas à voir des vieux types en gilets fluorescents avant. On va y aller bien plus tôt.

Il a posé un plan griffonné de l’entrepôt sur la table.

— On se divise en trois équipes. Une qui observe de loin et filme les allées et venues. Une autre qui sécurise les sorties pour empêcher qu’on déplace le gamin. La troisième s’approche du sous-sol pour localiser Mehdi. Dès qu’on est sûrs, on appelle la police.

Michel a fait craquer ses doigts.

— Et si ça dégénère ?

Rachid a croisé les bras.

— Alors on fait ce qu’on sait faire : on protège les vies d’abord. Pas de coups inutiles. Pas de bravades. On immobilise, on parle, on laisse la loi faire le reste.

Dans la pièce, personne n’a demandé à être dispensé.

— Pour le fils de Karim, a murmuré quelqu’un.

Les autres ont approuvé.


Le soleil commençait à décliner quand on s’est mis en route. Pas de grosses cylindrées alignées comme dans un film, pas de spectacle. Quatre voitures, ma moto, et quelques gilets fluorescents roulés sous les sièges, « au cas où ».

Yanis est resté au local avec Jeanne, notre « maman de caserne », une ancienne infirmière. Elle lui a préparé des pâtes et l’a installé devant un vieux film pour lui changer un peu les idées, même si on savait tous qu’il ne verrait pas vraiment l’écran.

Près de l’entrepôt, l’atmosphère avait cette odeur de fin de journée industrielle : poussière, gasoil, odeur de canal. L’endroit idéal pour des gens qui veulent se faire oublier.

André et moi avons observé d’abord, à distance. Deux jeunes traînaient devant la porte latérale, plus occupés à faire défiler leurs téléphones qu’à surveiller quoi que ce soit.

— On les voit toujours là, m’a soufflé André. Ils se croient invisibles.

Rachid a pris la parole dans notre petit groupe :

— On y va par étapes. Paul et Marc, vous restez en retrait et vous filmez. Tout ce qui bouge, tout ce qui sort, vous l’enregistrez. Michel, tu te postes près de la sortie arrière. Si ça court, tu préviens. Nous, on approche de la rampe du sous-sol.

Je sentais ce vieux mélange familier monter en moi : un peu d’adrénaline, beaucoup de concentration. Ce n’était pas un incendie, mais c’était la même chose au fond : une vie coincée quelque part, qu’il fallait aller chercher.

On s’est dirigés vers le côté du bâtiment, d’un pas apparemment tranquille. Les deux gardes nous ont à peine regardés. Des vieux, en blousons, ça n’inquiète pas grand monde.

Arrivés près de la rampe, André a fait semblant de chercher ses clés, comme un homme qui s’est trompé de parking. Moi, j’ai repéré une porte métallique un peu en retrait, avec une vieille serrure de service.

— Tu crois que c’est par là ? a-t-il murmuré.

— Je parie mon vieux casque, ai-je répondu.

L’un de nos camarades, Luc, qui avait passé sa vie à ouvrir des portes bloquées par la fumée, s’est approché avec un petit outil. Pas besoin de détails : disons simplement que la porte n’a pas résisté longtemps.

Un couloir sombre s’est offert à nous, qui sentait l’humidité et le renfermé. On a allumé nos lampes frontales, réflexe de toute une carrière.

Plus loin, on entendait des éclats de voix. Une voix d’homme, dure, et une voix plus jeune, essayant de rester courageuse.

— Ton frère ne viendra pas, disait l’homme. Il a peur de nous.

— Il viendra, répondait la voix du garçon. Il me laisse jamais tout seul.

Je savais que c’était Mehdi avant même de le voir.

On s’est approchés de la porte entrouverte au bout du couloir. André a jeté un coup d’œil par la fente.

— Ils sont quatre, a-t-il chuchoté. Le gamin attaché sur une chaise, pas de sang visible. Le chef, ça doit être Niko, est debout devant lui avec un couteau à la main. Les autres rigolent derrière.

Dans mon oreillette, la voix de Rachid a craqué :

— La police est prévenue. Ils arrivent dans quelques minutes. On a donné l’adresse exacte et expliqué qu’un mineur est retenu.

J’ai hoché la tête, même s’il ne pouvait pas me voir.

André a posé sa main sur la poignée, m’a regardé, puis a pris sa voix la plus calme, celle qu’il utilisait autrefois pour annoncer sa présence dans un appartement enfumé.

— Service de secours, a-t-il lancé en ouvrant la porte. On vient chercher un garçon qui n’a rien à faire ici.

Les quatre jeunes se sont retournés d’un bloc. Mehdi, petit corps attaché sur la chaise, yeux trop grands pour son visage, nous a dévisagés comme s’il venait de voir un fantôme.

— C’est qui ces vieux ? a grogné l’un des gars.

Niko a levé son couteau par réflexe. Il n’a même pas eu le temps de le brandir vraiment. André lui a attrapé le poignet avec une précision de professionnel, celle de quelqu’un qui a appris à désarmer sans blesser plus que nécessaire. Le couteau est tombé au sol dans un bruit métallique.

— Ça suffit les jeux, a dit André calmement.

Je ne vais pas détailler chaque geste. Disons simplement que quand on a passé quarante ans à porter des personnes paniquées, à se débattre avec des portes, à rattraper des corps qui chutent, on sait très bien comment immobiliser quelqu’un sans lui casser le dos.

En moins d’une minute, les quatre Corbeaux étaient à plat ventre, les mains derrière le dos, attachées avec des liens en plastique qu’on utilise d’habitude pour bloquer des tuyaux. Ils criaient, mais pas très fort : l’effet de surprise les avait coupés.

J’ai posé une main sur l’épaule de Mehdi.

— Hé, petit. C’est Mehdi, c’est ça ?

Sa tête a fait un petit oui, les yeux brillants.

— On vient de la part de ton frère, et de ton père, ai-je ajouté. On va te détacher. Tu rentres à la maison ce soir.

Ses épaules ont tremblé.

— Je croyais que… personne viendrait.

— Ton frère a failli se faire écraser pour te sauver, ai-je souri. On ne pouvait pas ignorer ça.

On a coupé les liens, doucement. Mehdi s’est levé sur des jambes un peu tremblantes, mais tenait debout. Il avait quelques bleus, mais ils ne l’avaient pas atrocement maltraité. Ils voulaient surtout faire peur.

— Vous n’avez pas le droit de faire ça, a craché Niko, au sol.

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