Nous sommes restés là.
Quinze hommes, debout sur du gravier, à regarder un chien couché sur la moto d’un mort.
Après quelques minutes, Pierre s’est avancé.
Il a posé une main sur le réservoir.
Puis l’autre sur la nuque de Nox.
— Salut, mon vieux.
Nox a levé les yeux.
Sa queue a frappé deux fois la selle.
Pierre s’est retourné.
— Il ne choisira pas un nouveau maître.
Personne n’a contesté.
— Alors on va devoir lui trouver autre chose qu’un maître.
Nous avons tenu une réunion d’urgence le jour même.
La décision a été prise en moins de vingt minutes.
Quinze voix contre zéro.
Nox ne serait adopté par aucun membre.
Il resterait au local.
Il aurait son couchage dans le bureau.
Il pourrait aller dans le garage quand il le voudrait.
La moto d’Alain resterait là.
Personne ne la vendrait.
Personne ne la conduirait.
Et Nox aurait accès à sa vieille selle chaque fois qu’il en ressentirait le besoin.
Nous avons créé un planning.
Chaque membre aurait des jours précis pour s’occuper de lui.
Promenade.
Repas.
Vétérinaire.
Médicaments.
Sorties.
Présence.
Luc, le menuisier, a fabriqué quelque chose trois jours plus tard.
Il avait récupéré un morceau de noyer provenant de l’ancien atelier d’Alain.
Il en a fait une plaque.
Elle est fixée derrière la moto.
On peut y lire :
« ALAIN MERCIER
PRÉSIDENT. MOTARD. FRÈRE.
L’HOMME DE NOX.
NOX A CHOISI CET ENDROIT.
NOUS RESPECTONS SON CHOIX. »
Nox dort encore sur cette selle presque tous les après-midi.
Parfois une heure.
Parfois trois.
Parfois pas du tout.
Le soir, il revient généralement dans le bureau et s’allonge sur le grand panier orthopédique que Pierre lui a acheté.
Nous pensions que cette histoire s’arrêtait là.
Deux semaines après la cérémonie, je suis pourtant allé voir Maître Vial.
Je voulais lui poser une seule question.
— Vous avez été surpris quand Nox est sorti du cercle ?
Il m’a regardé longtemps.
— Non.
Cette réponse m’a presque vexé.
— Comment ça, non ?
Il s’est levé lentement et a ouvert un dossier.
— Alain avait modifié son testament trois mois avant sa mort.
Je connaissais l’existence de cette modification.
Mais pas son contenu exact.
L’avocat a posé son doigt sur une phrase.
« Si Nox ne choisit personne… »
— Cette phrase n’était pas dans la première version, m’a-t-il expliqué.
Je l’ai regardé.
— Alain l’a ajoutée trois mois avant de mourir ?
— Exactement.
Puis Maître Vial m’a raconté leur conversation.
Alain était venu dans son cabinet un mardi après-midi.
Il voulait modifier quelques détails.
Quand il avait demandé d’ajouter cette possibilité, l’avocat lui avait demandé pourquoi.
Alain avait répondu :
— J’ai le sentiment que Nox ne choisira personne.
Maître Vial lui avait demandé :
— Pourquoi ?
Et Alain avait souri.
— Parce qu’il a déjà choisi.
L’avocat ne comprenait pas.
Alors Alain lui avait raconté le jour où il avait rencontré Nox.
Un ami avait une portée de chiots dans une ferme près de Romans-sur-Isère.
Alain s’était assis sur une vieille marche.
Tous les chiots couraient partout.
Un seul était venu directement vers lui.
Nox.
Il avait grimpé maladroitement sur sa chaussure.
Puis s’était endormi contre sa jambe.
Alain était reparti avec lui le soir même.
— Il m’a choisi avant que je le choisisse, avait dit Alain.
Puis il avait ajouté :
— Depuis, il dort près de moi. Il mange près de moi. Il monte derrière moi. Il m’attend devant la porte. Il ne va pas décider qu’un autre homme devient son homme simplement parce que je disparais.
Maître Vial lui avait demandé ce qu’il pensait que Nox ferait.
Alain avait répondu :
— Je crois qu’il continuera à me choisir.
Puis, après un silence :
— Et s’il ne peut plus me choisir moi, il choisira probablement ce que j’aurai laissé derrière.
Assis dans le cabinet, j’ai senti quelque chose se serrer dans ma gorge.
Alain savait.
Pas qu’il allait mourir.
Mais il connaissait son chien.
Il lui avait laissé une porte de sortie dans son propre testament.
Il avait prévu que Nox puisse refuser notre choix.
Et surtout, il nous avait obligés à respecter ce refus.
Aujourd’hui, cela fait un peu plus d’un an qu’Alain est parti.
Nox a neuf ans.
Il commence à avoir les articulations raides.
Le vétérinaire nous dit pourtant qu’il va bien.
Son poids est stable.
Son poil est beau.
Il mange normalement.
Chaque semaine, notre tableau blanc indique qui s’occupe de lui.
Quinze hommes organisent leur vie autour d’un chien qui n’appartient officiellement à aucun d’entre eux.
Et pourtant, il appartient un peu à chacun.
Notre groupe de discussion porte son nom.
On y échange des messages du genre :
« Qui a donné son comprimé ce matin ? »
« Il a mangé ? »
« Il dort encore sur la moto. »
« J’achète des croquettes en rentrant. »
« Quelqu’un peut le sortir jeudi ? »
Des milliers de messages.
Rien de spectaculaire.
Et peut-être les messages les plus importants que nous ayons jamais échangés.
Pour le premier anniversaire de la mort d’Alain, nous avons repris la route.
Vingt-trois motos.
Nox est venu avec nous dans un petit side-car aménagé spécialement pour lui.
Nous nous sommes arrêtés près de l’endroit où nous avions dispersé les cendres.
Nous sommes restés quelques minutes au bord du Rhône.
Pierre a posé une bière fermée sur le sol.
Puis il a regardé la route.
— Alain… ton chien va bien.
Il a marqué une pause.
— Nous aussi.
Nox était assis dans le gravier.
À l’entente de la voix de Pierre, sa queue a frappé le sol deux fois.
Personne n’a parlé après ça.
Samedi dernier, je travaillais seul dans le garage.
Vers seize heures, Nox est passé devant moi.
Il n’a pas cherché mon regard.
Il a traversé le garage.
Il est sorti.
J’ai posé mes outils.
Je savais exactement où il allait.
Il a traversé le parking.
Il s’est arrêté devant la moto rouge sombre.
Il a essayé de monter.
Une fois.
Raté.
Deux fois.
Raté.
La troisième, il a réussi.
Comme toujours.
Il s’est couché sur sa selle.
Puis il a regardé vers le garage.
Je suis allé m’asseoir dans le gravier à côté de lui.
— Salut, vieux frère.
Deux coups de queue sur le cuir.
Je lui ai caressé le cou.
— Il t’a laissé avec nous.
Nox m’a regardé.
— Et nous, on va continuer.
Il a posé sa tête.
Je suis resté assis là presque une heure.
J’avais une moto à terminer.
Elle pouvait attendre.
Celle devant laquelle j’étais assis, elle, ne redémarrera probablement jamais.
Nous ne voulons pas qu’elle redémarre.
Elle restera contre cette clôture.
Avec sa peinture usée.
Son vieux siège.
Sa plaque en noyer.
Et tant que ses pattes lui permettront encore de grimper, Nox continuera probablement à s’y coucher.
Parce que ce samedi-là, devant quinze hommes prêts à lui ouvrir leur maison, il n’a rejeté personne.
Il a simplement refusé de choisir une deuxième fois.
Son choix avait été fait huit ans plus tôt.
Sur une marche, devant un homme qui ne savait pas encore qu’un petit chien allait partager presque chaque journée de sa vie.
Alain l’avait compris avant nous.
Nox ne cherchait pas un nouveau maître.
Il cherchait l’endroit où quelque chose de son ancien maître existait encore.
Alors nous lui avons laissé cet endroit.
Et nous continuerons à respecter son choix aussi longtemps qu’il en aura besoin.






