À 16 h 18, une caméra municipale l’avait filmé quittant une petite bibliothèque de quartier avec un livre sous le bras.
À 16 h 26, une autre caméra l’avait montré traversant une avenue.
Puis plus rien.
Sa mère, Sophie, travaillait tôt le matin dans un établissement de soins.
Elle élevait Lucas seule depuis la mort de son mari dans un accident professionnel plusieurs années auparavant.
Pendant des semaines, des recherches avaient été organisées.
Cours intérieures.
Garages.
Terrains vagues.
Berges.
Bâtiments inoccupés.
Des dizaines de personnes avaient été entendues.
La photographie de Lucas avait circulé partout dans la région.
Et sur chaque avis de recherche, un détail apparaissait :
Baskets rouges avec petite fusée bleue cousue sur le côté.
Lucas possédait une paire plus récente.
Mais il refusait de la porter.
Les chaussures rouges avaient été offertes par son père peu avant sa disparition.
Pour Lucas, les conserver, c’était garder quelque chose de lui.
La veille de sa disparition, la pointe s’était déchirée.
Sophie avait sorti une vieille boîte à couture et réparé la basket avec le seul fil solide qu’elle avait trouvé.
Vert.
Marianne se souvenait parfaitement de ce détail.
Elle avait vu le fil encore passé dans l’aiguille lors de sa première visite chez Sophie.
Ce matin-là, nous avons vérifié chaque marque.
La semelle.
La couture.
Le petit croissant usé sous le talon.
Et sous la languette, trois lettres presque effacées écrites au feutre.
L.B.
Il n’y avait plus de doute.
La chaussure était celle de Lucas.
Le saint-bernard nous observait travailler.
Il ne s’asseyait plus.
Ses pattes arrière tremblaient d’impatience.
— Où est l’autre chaussure ? a murmuré Marianne.
Le chien a tourné la tête vers l’ouest.
Nous avons commencé à le suivre.
Au début, il avançait rapidement.
Bien plus rapidement que je ne l’aurais imaginé dans son état.
Il gardait la basket suffisamment haute pour que le lacet ne touche pas le sol.
Il traversait aux feux.
Prenait des ruelles.
Évitait les carrefours trop chargés.
Et toutes les quelques minutes, il se retournait.
Pour vérifier que nous étions toujours là.
À environ deux kilomètres du commissariat, il s’est arrêté derrière une petite boulangerie de quartier.
Une femme est sortie par la porte de service avec un sac en papier.
— Ah, te voilà.
Le chien a posé la chaussure.
Elle lui a donné deux petits morceaux de pain.
Il en a avalé un immédiatement.
Il a pris le second dans sa gueule.
Puis il a récupéré la basket.
— Vous le connaissez ? ai-je demandé.
— Depuis trois semaines environ. Il vient presque tous les jours.
— Il mange ici ?
Elle a secoué la tête.
— S’il y en a deux, oui. Il en mange un. L’autre, il l’emporte.
— Vous savez où ?
— Non. Je pensais qu’il nourrissait peut-être d’autres chiens.
Nous avons continué.
Plus loin, derrière une petite épicerie, même scène.
Un employé lui a donné un sandwich simple déjà débarrassé de son emballage.
— Celui-là ne mange jamais devant moi, a-t-il expliqué. Il part avec.
— Depuis combien de temps ?
— Deux ou trois semaines.
Marianne m’a regardée.
Je commençais à comprendre les miettes que j’avais parfois remarquées autour de la gueule du chien.
Je croyais qu’il mangeait avant de venir nous voir.
En réalité, il transportait de la nourriture.
La route a continué.
Sous une voie ferrée.
À travers une ancienne zone artisanale.
Puis dans un quartier où plusieurs maisons étaient murées en attendant des travaux.
Nous étions à presque huit kilomètres du commissariat.
Le chien a quitté le trottoir.
Il est passé entre deux bâtiments.
Derrière eux se trouvait une vieille maison de trois étages condamnée depuis longtemps.
Une affiche annonçait des travaux de démolition.
Le chien n’est pas allé vers la porte.
Il a contourné l’immeuble.
Derrière, presque cachée par les herbes et les gravats, une petite ouverture d’aération donnait sur la cave.
Elle faisait à peine vingt centimètres de haut.
Le saint-bernard s’est arrêté devant.
Il a déposé le sandwich.
Puis il a pris la basket rouge.
Et il l’a poussée à travers l’ouverture.
Une petite main est sortie de l’obscurité.
Elle a touché son museau.
Pendant une seconde, personne n’a bougé.
Marianne a levé la main pour nous empêcher de nous précipiter.
Le chien s’est couché devant l’ouverture.
Son énorme tête remplissait presque tout l’espace.
— Lucas ? a appelé Marianne doucement.
La main a disparu.
Silence.
Puis une voix est venue de sous la maison.
Faible.
Enrouée.
Mais vivante.
— C’est… Oslo qui a ramené la police ?
Oslo.
C’est ainsi que Lucas avait appelé le chien.
Marianne s’est mise à genoux.
— Oui, Lucas. Nous sommes là. Ta maman te cherche depuis longtemps.
À côté d’elle, la queue du saint-bernard a frappé une fois les mauvaises herbes.
Un bruit métallique a retenti dans la cave.
— Lucas, est-ce que tu peux sortir ?
— Non.
— Pourquoi ?
— Je suis attaché.
Tout a changé à partir de cet instant.
Des renforts ont sécurisé les alentours.
Les secours sont arrivés.
Nous avons cherché toutes les entrées possibles sans nous approcher brutalement de Lucas.
La maison semblait abandonnée de l’extérieur.
À l’intérieur, quelqu’un avait pourtant installé une alimentation électrique rudimentaire vers une partie de la cave.
Une porte latérale était verrouillée.
Quelques traces récentes apparaissaient dans la terre derrière le bâtiment.
Le saint-bernard refusait de quitter l’ouverture.
Lorsque nous sommes enfin descendus dans la cave, l’air était humide et froid.
Une ampoule nue éclairait un coin séparé du reste de la pièce par des panneaux de bois.
Derrière cette cloison, nous avons trouvé Lucas.
Il portait un grand sweat gris.
Un pied était couvert d’une chaussette.
L’autre était nu.
Une chaîne reliait une attache autour de sa cheville à un tuyau fixé au mur.
Son visage avait maigri.
Ses cheveux tombaient devant ses yeux.
Mais quand Oslo a aboyé depuis le haut des escaliers, Lucas a relevé la tête.
— Oslo.
Près du matelas se trouvait un petit tas de papiers.
Sachets de boulangerie.
Papier de sandwich.
Emballages alimentaires.
Petits contenants vides.
Une partie de cette nourriture n’avait pas été laissée par celui qui retenait Lucas.
Elle venait du chien.
Pendant près de trois semaines, Oslo avait rapporté ce qu’il trouvait.
Pain.
Viande.
Restes simples.
Tout ce qu’il pouvait faire passer par l’ouverture.
Les secours ont examiné Lucas.
Il était faible, déshydraté et très amaigri, mais son état était stable.
Il avait reçu juste assez d’eau et de nourriture pour survivre.
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