La femme choisit soigneusement ses mots.
— Ce n’est pas contre lui. Les règles—
— Ce n’est pas lui le problème.
Elle s’arrêta.
Claire intervint doucement.
— Elle ne dit pas que tu es un problème, Léo. Elle parle de la situation.
Le garçon ne répondit pas.
Émilie demanda à parler au médecin responsable.
Quelques minutes plus tard, une femme d’une quarantaine d’années arriva en blouse blanche.
Cheveux attachés.
Visage fatigué.
Regard calme.
— Docteure Camille Renaud. Je supervise les admissions cette nuit.
Elle s’accroupit devant Léo.
— Je vais te dire exactement ce qui va se passer.
Il la regarda.
— Barnabé peut rester avec toi ici et dans quelques espaces familiaux. Mais il ne peut pas entrer dans les chambres protégées.
Léo serra le harnais.
— Pourquoi ?
— Parce que certains enfants là-haut n’ont presque plus de défenses contre les infections.
Il baissa les yeux.
— Donc il ne vient pas.
— Pas dans cette partie.
Léo releva la tête.
— Alors moi non plus.
Sa mère s’agenouilla.
— Léo…
— Tu m’avais dit qu’il resterait !
Barnabé se pressa immédiatement contre sa jambe.
Le garçon respirait de plus en plus vite.
La docteure observa le chien.
— Il est spécifiquement entraîné pour ses crises d’angoisse ?
— Oui, répondit Émilie. Pression corporelle, interruption des crises, réveils nocturnes, sécurisation des lieux.
Camille Renaud souffla lentement.
— Donc médicalement, il l’aide. Mais sur le plan infectieux, il reste une difficulté.
Une voix masculine surgit derrière nous.
— Et nous, on fait quoi pendant ce temps ?
Un homme se leva dans la salle d’attente.
À côté de lui se trouvait une adolescente d’environ quatorze ans, bonnet noir sur la tête et perfusion roulante à la main.
— Damien, dit la docteure, la chambre d’Ava est presque prête.
— Ça fait deux heures qu’elle est presque prête.
Il regarda Léo.
Puis Barnabé.
— Je suis désolé pour eux. Vraiment. Mais ma fille a déjà été décalée deux fois. Si elle doit encore attendre parce que cette situation est plus visible que la nôtre, j’aimerais le savoir.
Émilie devint blanche.
— Je ne veux prendre la place de personne.
— Je ne dis pas ça.
Damien semblait épuisé, pas agressif.
— Je dis simplement que toutes les familles ici ont une raison urgente.
La phrase tomba lourdement.
Et il avait raison.
L’uniforme sur mon dos attirait l’attention.
Sur l’avion, cela avait aidé Léo.
Ici, cela risquait de devenir un privilège.
Léo me regarda.
— Commandant ?
— Oui ?
— Vous avez dit que si quelqu’un voulait emmener Barnabé, il devait vous parler.
Mon propre engagement venait de me rattraper.
J’aurais pu lui expliquer que ma promesse ne concernait que l’avion.
J’aurais pu me protéger derrière les mots.
À la place, je regardai la docteure.
— Quel est exactement le problème à résoudre ?
Elle me fixa.
Puis elle répondit comme si nous étions soudain deux professionnels devant un tableau de bord.
— Barnabé ne peut pas entrer dans les salles protégées. En revanche, nous avons une petite salle de transition utilisée pour certaines admissions complexes.
Émilie se redressa.
— Alors mettez Léo là-bas.
— Elle est préparée pour Ava.
Damien croisa les bras.
Voilà.
Une salle.
Deux enfants.
Deux besoins réels.
Aucun méchant.
C’était précisément ce qui rendait la situation difficile.
Barnabé appuya davantage son corps contre Léo.
Claire s’accroupit à distance.
— Léo, regarde les oreilles de Barnabé.
Il renifla.
— Elles sont baissées.
— Son gilet ?
— Rouge.
— Combien de pattes touchent le sol ?
— Quatre.
Sa respiration ralentit légèrement.
Je regardai Camille.
— Si Ava attend, qu’est-ce que cela change médicalement ?
Damien intervint.
— Ce n’est pas à vous de décider.
— Vous avez raison.
Je me tournai vers lui.
— C’est justement pour cela que je demande au médecin.
Camille réfléchit.
— Pour Léo, perdre plusieurs heures pourrait compromettre le calendrier de son traitement. Pour Ava, un décalage raisonnable est possible. Mais pas une demi-journée.
Damien secoua la tête.
— “Raisonnable”. C’est toujours ce qu’on demande aux familles qui acceptent sans faire de bruit.
Sa voix trembla.
— Ma fille a déjà attendu deux fois. Personne ne raconte l’histoire de la famille qui s’assoit et qui accepte.
Ava lui toucha le bras.
— Papa.
Il s’arrêta.
Elle regarda Léo.
— Les chiens savent attendre mieux que nous.
Personne ne répondit.
Mais quelque chose venait de se déplacer.
Je réfléchis comme je l’aurais fait face à une panne.
Quand le problème entier paraît insoluble, on le découpe.
— Docteure, qu’est-ce qui bloque vraiment ? La salle ? Le matériel ? Le personnel ?
— Principalement le personnel.
— Pourquoi ?
— Léo a besoin d’un accompagnement continu pour les examens, les prises de sang, l’évaluation de son accès veineux et la transition. S’il panique, tout prend deux fois plus de temps.
Claire leva la main.
— Et s’il avait plusieurs adultes qu’il connaît déjà autour de lui ?
Camille la regarda.
— Ce n’est pas prévu.
— Je sais.
La docteure observa Léo.
Puis Barnabé.
Puis nous.
— Il existe une salle de consultation au rez-de-chaussée, admit-elle finalement. Elle n’est normalement pas utilisée pour ce type d’admission.
— Pourquoi ?
— Il faut apporter le matériel. Faire valider le nettoyage. Obtenir l’accord de l’équipe de garde.
— Donc ce n’est pas impossible.
— Non.
— C’est compliqué.
Elle soupira.
— Très compliqué.
— Alors faisons une liste.
Ava sourit pour la première fois.
— J’aime bien le monsieur de l’avion.
Son père ne sourit pas.
— Je veux une limite claire. Ma fille ne doit pas perdre sa place parce que tout le monde veut sauver la conscience du commandant.
La phrase piqua.
Parce qu’elle était juste.
— D’accord.
Je regardai Camille.
— Quel retard maximal pouvez-vous défendre médicalement pour Ava ?
— Deux heures.
Damien se tourna vers sa fille.
Ava haussa une épaule.
— Deux heures, je peux.
Son père ferma les yeux.
Il menait manifestement un combat intérieur.
Protéger sa fille.
Ne pas écraser l’autre enfant.
Deux obligations qui ne s’alignent pas toujours parfaitement.
— Deux heures maximum, dit-il.
— Deux heures, confirma Camille. Après, j’arrête la tentative.
Émilie essuya deux larmes.
— Merci.
Damien leva une main.
— Attendez avant de remercier.
Il avait encore raison.
Rien n’était gagné.
Mais nous n’étions plus deux camps.
Nous étions devenus une équipe.
Les trente minutes suivantes ressemblèrent davantage à une préparation de vol qu’à une scène de cinéma.
Un moniteur portable.
Une pompe.
Des dossiers.
Un responsable technique.
Une infirmière prénommée Sophie.
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