Le jour où la crèche du quartier m’a rendu une raison de vivre

Le mercredi suivant, je pensais simplement lire une autre histoire.

Je ne savais pas encore que, ce matin-là, ce ne serait pas moi qui apporterais quelque chose à Lucie.

Ce serait elle qui allait me rendre bien plus que je n’avais donné.

Julien est arrivé à neuf heures moins le quart, comme la semaine d’avant.

Il n’a pas klaxonné. Il a frappé directement à la porte, puis il est entré avec cette manière un peu prudente qu’il garde depuis la mort de sa mère, comme s’il ne voulait jamais me surprendre trop fort.

J’étais déjà prêt.

Chemise claire, gilet gris, le livre posé sur la table, près de mes lunettes.

Il a regardé tout ça sans rien dire. Puis il a pris le livre et a lu le titre à voix basse.

« Encore des lapins », a-t-il dit.

J’ai haussé les épaules.

« Avec Lucie, ça marche bien. »

Il a souri. Un tout petit sourire, mais un vrai.

Dans la voiture, il pleuvait encore.

Les essuie-glaces faisaient ce bruit régulier qui donne l’impression qu’on traverse une journée un peu grise sans trop savoir ce qu’on va y trouver. Julien conduisait doucement. Il m’a demandé si je dormais mieux. J’ai répondu que oui, la plupart du temps.

Puis il a gardé les yeux sur la route et il a dit :

« Tu sais… l’autre jour, avec le dessin… ça m’a remué. »

Je n’ai pas cherché à l’aider.

Avec les hommes de ma famille, les mots viennent souvent de travers. Il faut leur laisser le temps.

« J’ai cru que tu t’inscrivais à cette crèche parce que tu n’acceptais pas de vieillir », a-t-il repris. « Mais en fait, c’était l’inverse. Tu essayais juste de continuer à vivre. »

Je me suis tourné vers la vitre.

La pluie brouillait les façades, les feux rouges, les silhouettes sur les trottoirs.

« Oui », j’ai dit. « C’était un peu ça. »

Quand nous sommes arrivés, il a coupé le moteur mais il n’a pas bougé tout de suite.

« Je viens te chercher à midi ? »

« Comme d’habitude. »

Il a hoché la tête.

Puis il a ajouté :

« Prends ton temps. »

Dans le couloir, j’ai tout de suite senti que quelque chose n’était pas pareil.

Ce n’était pas grave. Pas alarmant. Juste différent.

Les enfants étaient là, les petites voix aussi, les manteaux mouillés, les chaussures mal rangées, l’odeur de compote et de peinture. Pourtant, j’avais beau regarder le tapis, les petits bancs, le coin des livres, je ne voyais pas Lucie.

J’ai posé mon parapluie dans un coin.

Je me suis dit qu’elle était peut-être aux toilettes, ou un peu en retard.

La jeune femme qui s’occupait du groupe est venue vers moi avec son sourire habituel, mais un sourire plus doux, comme si elle savait déjà ce que j’allais demander.

« Lucie ne sera pas là ce matin », m’a-t-elle dit.

Je crois que mon visage a parlé avant ma bouche.

« Ah bon ? »

Elle a baissé un peu la voix.

« Sa maman a eu un contretemps. Rien de grave. Elles reviendront sûrement la semaine prochaine. »

J’ai dit que je comprenais.

Et je comprenais, bien sûr.

Les enfants tombent malades. Les parents ont des imprévus. La vie ne s’organise pas autour d’un vieux monsieur qui lit des histoires le mercredi matin.

Mais malgré tout, j’ai senti un petit creux s’ouvrir en moi.

J’avais pris un livre avec un lapin sur la couverture.

J’avais pensé à elle en choisissant les pages.

Et soudain, j’avais l’impression d’être venu avec un bouquet pour quelqu’un qui n’était pas là.

Je me suis assis sur la chaise basse.

Les enfants ont commencé à se rapprocher en désordre, comme toujours. Un petit voulait déjà tourner les pages lui-même. Une autre me montrait un pansement sur son doigt. Un troisième répétait le même mot très fort pour faire rire les autres.

J’ai ouvert le livre.

Ma voix est sortie un peu moins assurée que d’habitude.

Puis, au bout de deux pages, quelque chose s’est remis en place.

Parce qu’un enfant, quand il vous écoute vraiment, cela se voit tout de suite.

Ce n’était pas Lucie, cette fois.

C’était un petit garçon aux cheveux bouclés, toujours agité jusque-là, qui s’est soudain immobilisé en entendant une phrase sur un lapin perdu dans le jardin. Puis une fillette au pull rouge s’est rapprochée. Puis encore un autre.

Alors j’ai lu pour eux aussi.

Pas seulement pour celle qui me manquait.

Pour tous les autres.

À la fin, la jeune femme m’a proposé un café dans la petite salle du fond.

Je n’y allais jamais. D’habitude, je rentrais directement chez moi. Mais ce matin-là, je n’avais pas envie de me dépêcher.

Sur la table, il y avait des dessins qui séchaient et une boîte en métal pleine de feutres sans bouchons.

Elle a versé le café dans deux gobelets et elle a dit :

« Lucie parle beaucoup de vous chez elle. »

J’ai baissé les yeux sur le liquide trop chaud.

« Ah bon ? »

« Sa maman me l’a raconté. Avant, elle parlait très peu, même à la maison. Depuis quelques mois, c’était compliqué. »

Je n’ai pas posé de questions.

Je ne connais pas les gens qui souffrent assez pour savoir qu’il faut parfois leur laisser leur part de silence.

Elle a poursuivi d’elle-même.

« Le grand-père de Lucie est mort l’an dernier. Elle était très proche de lui. Depuis, elle s’accrochait à son lapin, elle écoutait, mais elle se refermait vite. Avec vous, elle s’est remise à attendre quelque chose. »

Je suis resté un moment sans répondre.

Je regardais mes mains autour du gobelet en carton.

Vieilles mains. Tachées. Pas très belles.

Et pourtant, elles tenaient encore un livre sans trembler tout à fait.

« Je ne fais pas grand-chose », j’ai fini par dire.

La jeune femme a eu un petit sourire fatigué, mais franc.

« Vous savez, pour un adulte, lire doucement une histoire, ce n’est pas grand-chose. Pour un enfant qui a peur qu’on disparaisse, revenir chaque semaine, ça change tout. »

Je suis reparti avec cette phrase en tête.

Julien m’attendait dans la voiture.

Il m’a regardé m’installer, puis il a dit :

« Ça ne s’est pas bien passé ? »

« Si. Très bien. »

Je crois qu’il a entendu dans ma voix que ce n’était pas exactement ça.

Sur le chemin du retour, je lui ai parlé de l’absence de Lucie. Puis, sans trop savoir pourquoi, je lui ai répété ce que la jeune femme m’avait confié.

Il a gardé le silence plus longtemps que d’habitude.

À un feu, il a serré un peu le volant.

« Quand maman est morte », a-t-il dit, « j’avais peur de t’appeler trop souvent. J’avais peur que tu trouves ça intrusif. Alors j’appelais moins que je n’en avais envie. »

Je l’ai regardé.

Il avait cinquante ans passés, un peu de gris dans les tempes, la nuque tendue comme quand il réfléchit trop.

Et j’ai vu, d’un coup, non plus seulement mon fils adulte, mais l’enfant qu’il avait été. Celui qui, petit, ne supportait pas que sa mère quitte la pièce sans le prévenir. Celui qui me suivait partout avec un camion rouge à la main.

« Moi aussi, j’avais peur », je lui ai dit.

Il a tourné la tête vers moi, surpris.

« De quoi ? »

« De t’en demander trop. De devenir un poids. »

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